Ne cherche pas le chaos (Marion Brunet)

Peut-on aimer sans transmettre ? C’est la question placée en exergue du dernier roman de Marion Brunet Ne cherche pas le chaos. Récompensée du prestigieuse prix Astrid Lindgren depuis l’an dernier pour l’ensemble de son oeuvre en littérature jeunesse, l’autrice est de retour avec un roman adulte (ou plutôt de « littérature vieillesse » comme elle s’amuse à la qualifier). Le récit de Pablo, un exilé chilien, père d’une enfant unique à laquelle il n’a jamais été capable de raconter son histoire et qui va devoir retourner dans son pays natal pour retrouver sa fille qui cherche des réponses. Une quête intime et bouleversante, au coeur des mots et du corps.

Fuir le chaos, en silence

Pablo est un géant chilien, ancien boxeur, exilé en France depuis de nombreuses années. Il vit seul avec sa fille Victoria depuis sa séparation d’avec Florence, sa mère, la femme qu’il a aimé passionnément.

Dans sa vie, les événements s’enchaînent sans qu’il ait la sensation d’y participer, qu’il s’agisse de la fin de son couple, de ses blessures ou de ses terreurs nocturnes.
Reste Victoria, qu’il aime plus que tout, plus que lui-même. Elle ne le sait pas mais elle l’empêche de sombrer quand la mémoire fissure son équilibre. Quand il frappe dans les murs au milieu de la nuit, halluciné par ses cauchemars, sa présence le sauve de la fureur, de l’effondrement.

Il vit seul dans une petite maison de Bretagne et il sillonne régulièrement les sentiers du GR qui longe la côte bretonne. Il a peu d’amis et semble ne pas avoir gardé de liens familiaux avec le Chili.

Mais voilà, Victoria a disparu. Elle a décidé de retourner sur les terres de son père pour en savoir plus sur ce passé que le silence n’a jamais permis d’esquisser.

Pablo, inquiet de cette disparition et des non-réponses à ses messages, retourne donc, contre sa volonté, au Chili qu’il a quitté 35 ans auparavant. Et c’est la peur qui l’étreint. Une peur enfoui au plus profond de son corps depuis certains événement qu’il a vécu. Depuis son emprisonnement dans les geôles chilienne.

Dans un récit qui alterne et entrelace les époques (enfance et adolescence au Chili, rencontre de Florence et vie amoureuse, naissance de Victoria et vie familiale), Marion Brunet révèle par touches l’histoire de cet homme qui préfère le silence aux paroles mais chérit la poésie, qui boxe comme un lion mais semble si fragile face à sa fille.

Conchesumadre !

Ne cherche pas le chaos est un roman à la fois tendre et percutant.

Tout d’abord, le personnage de Pablo, complexe et taiseux, qui « balaye les coups durs d’un rire ou d’un poème », ce père tellement attaché à sa fille, est magnifiquement écrit. Mario Brunet nous le décrit terriblement humain, pétri de douleurs et de souvenirs lourds, un homme secret qui peut sembler parfois suivre le fil de l’eau sans jamais prendre la barre. Les zones d’ombres sont nombreuses, notamment dans la première partie du roman, mais l’on sent ses blessures encore ouvertes et l’on devine les horreurs qu’il a vécues sous Pinochet.

Et il se répète, comme un mantra, qu’il ne faut pas parler de sa vie d’avant. Par peur de sombrer.

L’autrice raconte avec beaucoup de pudeur aussi l’amour, les corps qui se désirent, l’attachement à l’enfant qui monopolise les sentiments, le lien aux animaux, notamment les chevaux, et à la boxe aussi. Car toujours dans l’écriture de Marion Brunet le corps occupe une place importante. Il dit souvent plus que les mots.

Il n’a plus fait de cauchemars depuis la naissance de sa fille. Victoria englobe tout, et en même temps qu’il s’émerveille, il prend conscience – une conscience flottante, instinctive, juste ébauchée – que sa vie avant elle n’était pas très heureuse. En réalité, la recherche du bonheur n’a jamais été un but pour Pablo. Le bonheur, et puis quoi encore. Assis sur le banc face à la mer, le souffle de sa fille contre sa peau, Pablo se sent vivre pour la première fois depuis longtemps.

Ne cherche pas le chaos est aussi le récit d’une transmission : celle des violences qui se transmettent à la génération suivante. En suivant les traces de Victoria au Chili, Pablo va, en miroir, lui permettre de suivre les siennes. Celles de son passé et de sa famille, décimée par le dictateur Pinochet. Et par conséquent de se réconcilier avec les souvenirs, la douleur et les pertes qui font peser ce silence si lourd en lui.

Pourquoi lire Ne cherche pas le chaos ?

Ne cherche pas le chaos est un roman tendre et percutant, à l'écriture sobre. Marion Brunet réussit à traduire presque charnellement la personnalité de Pablo, cet exilé chilien qui refuse de parler de son passé à ses proches et à sa fille en particulier. En croisant les époques et les souvenirs, de la France et du Chili, les drames et les petits bonheurs, l'autrice nous fait vivre ce silence, à la fois protecteur et enfermant, et la libération des mots. 

Un magnifique hymne à l'amour paternel et aux victimes des violences politiques du Chili.

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