Les enfants de Chatom (Cyrille Pomès)

Alabama-1920
Chaque année, c’est la même chose.
Stumpy apparaît une dernière fois, dans les rues de Chatom, avant de disparaître mystérieusement pendant de longs mois.
Que fait-il pendant tout ce temps ? C’est une question que vont tenter de résoudre les enfants de Chatom, Sam et Alice.

Un petit goût de Tom Sawyer

Une galerie de personnages attachants

Sam et le baseball

Les enfants de Chatom de Cyrille Pomès, adapté du roman de Thomas Lavachery, évoque, au moins partiellement, l’atmosphère du Tom Sawyer de Mark Twain.

Nous sommes en Alabama, dans les années 20, en pleine crise économique.
Si celle-ci est mentionnée, Chatom, village isolé dans le fin fond des États-Unis, semble y échapper miraculeusement. Comme quoi, la vie en autarcie, hors d’un monde en pleine errance capitaliste, a du bon.
Cela permet une forme d’insouciance, même si la Grande ville ne peut s’empêcher de se rappeler à son bon souvenir.
Les habitants, eux, ont des interrogations plus pragmatiques : où peut bien se cacher Stumpy, pendant ces longs mois ? Cette énigme préoccupe notamment Sam, le « Tom Sawyer » de la bande.

Avec Les enfants de Chatom, Cyrille Pomès s’amuse avec une galerie de personnages des plus attachants, et notamment les enfants.
Or, on sait que l’auteur a une certaine aisance à mettre en scène l’enfance, quelque soit sa situation, Fils d’Ursari ou adolescent en panne de téléphone. Même le Lieutenant Bertillon avait quelque chose d’enfantin dans son attitude.

Adepte de l’école buissonnière, Sam préfère jouer les détectives plutôt que de perdre son temps sur les bancs de l’école.
Dynamique et curieux, il va là où les expériences nouvelles l’emmènent.
Alice n’a pas l’intention de faire de la figuration. Forte tête, il n’hésite pas à prendre le leadership du groupe et à mouiller la chemise quand cela s’avère nécessaire. En réalité, c’est elle, la véritable Tom Sawyer du groupe.
Par la suite, le groupe sera complété par Tom, un jeune enfant égaré aux talents insoupçonnables.
Ils forment un trio particulièrement attachant.
C’était déjà le cas avec Moon mais Cyrille Pomès n’a pas son pareil pour mettre en scène les enfants. Tout sonne vrai, alors que l’intrigue est parfois emportée par une forme d’irréalité.

Les adultes ne sont pas en reste. Edna, la maîtresse de Chatom, est la grande figure d’autorité du village.
Elle éduque autant les enfants que les adultes, prenant la responsabilité de ses décisions.
Son seul défaut reste son café, imbuvable suivant les dires de la communauté.
Les adultes ont leur propre vie, venant parfois impacter le fil rouge de l’intrigue.
On pourrait citer l’arrivée fracassante d’Emmaline, la fille de Bob, de retour à Chatom après quelques temps dans la « grande ville ».
Elle apporte avec elle, le base-ball et une énergie incontrôlée, pouvant provoquer certains dommages collatéraux.

Chatom est une petite boîte à protagonistes qu’ils soient résidants ou seulement de passage. Si le nombre aurait pu provoquer certains déséquilibres, Cyrille Pomès retranscrit à merveille l’unité de groupe du roman original.
C’est ensemble qu’ils participent à la vie du village et c’est par le collectif qu’ils font face aux problèmes.

En réalité, l’album ne se contente pas de faire la part belle aux enfants, il rend hommage à tous les habitants qui composent la petite bourgade de Chatom.

De mystères en mystères

Le mystère Stumpy

Les enfants de Chaton commence par un mystère : où disparaît Stumpy ?
Alors que cette enquête aurait pu tenir l’attention de Sam et Alice tout du long de l’album, le récit prend rapidement un tout autre chemin.

Bien sûr, l’enquête n’est pas abandonnée, juste mise en suspens en attendant de tomber sur l’indice qui pourra éclairer cette étrange énigme.
La trame principale s’entoure de multiples petites histoires .
En réalité, la vie reprend vite son cours à Chatom.
Avec humour et une forme d’espièglerie réjouissante, on s’amuse du café peu ragoutant d’Edna ou de l’incompétence du médecin local. Le décalage est constant, provoquant souvent le sourire.

Puis, un mystère en chasse un autre. Un enfant évanoui se retrouve sur le pallier d’Edna. D’où vient-il ? Que fait-il sur le palier de la maîtresse ? Très vite, les réponses tombent, ne simplifiant guère la situation.
Mais Edna ne met pas de temps avant de décider de prendre Tom sous son aile.

L’intrigue, avec ses quelques touches de fantaisie, laisse la porte entr’ouverte au surnaturel, sans que celui-ci ne prenne jamais le dessus sur le récit.
En réalité, c’est avant tout la condition du jeune garçon qui intéresse l’auteur. En devenant résidant de Chatom, il a trouvé une nouvelle cellule familiale, prête à le défendre contre ceux qui tentent de lui causer du tort.

Ainsi, les mystères, aussi éloignés soient-ils, se recoupent. La résolution de l’un permettant de nouvelles perspectives pour l’autre.
La résolution, parfaitement tenue, laisse néanmoins quelques questions en suspens.
Faut-il y répondre ? Je ne sais pas.
Mais une chose est sûre : avec un tel environnement et des personnages aussi bien caractérisés, on aimerait prolonger l’aventure.

En somme, comme le mentionne Sam lui-même, il y a encore beaucoup de choses à raconter sur Chatom.

Un dessin exceptionnel

Un graphisme unique

À chaque nouvel album de Cyrille Pomès, je me fais cette réflexion : « c’est de plus en plus beau ! ».
Avec Les enfants de Chatom, entre la thématique, l’intrigue et les protagonistes, on a presque l’impression que le roman de Thomas Lavachery a été écrit pour lui.

Avec les années, son trait n’a cessé d’évoluer, prenant le chemin d’une certaine radicalité, notamment en terme d’anatomie, tout en respectant les règles profondes du dessin.
En cela, et ce n’est pas anodin, il se rapproche du travail de Mike Mignola tout en adoptant un style graphique différent.

Moins primaire, le trait de Cyrille Pomès reste détaillé et généreux en terme d’environnement et de design.
Les trognes des adultes sont particulièrement inspirées, lorgnant parfois vers le cartoon. Quant à ses environnements naturels ( et intérieurs ), ils renforcent l’ambiance générale de cet album.
Son grand point fort reste l’encrage et si, dans l’ensemble, Les enfants de Chatom est un album lumineux, les quelques scènes de pénombre sont magnifiques.
Ses noirs sont moins bruts que ceux de Mignola, laissant encore la place à quelques traits, apportant du volume et un côté moins aseptisé à sa gestion de l’ombre et la lumière.

À noter qu’après de nombreuses collaborations avec Isabelle Merlet, il prend cette fois-ci la commande de la colorisation, rajoutant une corde de plus à son arc.

En résumé

Les enfants de Chatom de Cyrille Pomès est une très bonne adaptation du roman de Thomas Lavachery.

Avec une ambiance rappelant, à certains égards, celle de Tom Sawyer, l'auteur nous invite dans la petite bourgade de Chatom, à la découverte d'habitants tous plus attachants les uns que les autres.
L'intrigue, entrecoupée de quelques mystères, fait la part belle à l'esprit de collectivité, ainsi qu'à une sorte d'insouciance face à un monde extérieur plus brutal.

Le trait de Cyrille Pomès est toujours aussi magnifique, autant dans son approche du corps que dans sa gestion de la lumière et de la couleur.

Une nouvelle fois, il nous offre un album de grande qualité qui ravira bon nombre de lectrices et lecteurs.
Bulles carrées

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Adapté du roman de Thomas Lavachery:

  • Les enfants de Chatom

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