Les habitantes (Pauline Peyrade)

J’ai découvert les Habitantes, dernier roman de Pauline Peyrade, prix du livre Inter 2026, comme on entre dans une vieille maison de campagne, une longère isolée qui s’ouvrirait sur un jardin sauvage et habité. Dans cette maison, héritée de sa grand-mère, vivent Emily et sa chienne Loyse. Une vie qui se reconstruit, paisiblement, au coeur du vivant. Jusqu’au jour où Emily reçoit des lettres lui annonçant que la maison va être vendue.

Tout ce qui vit

Les habitantes est un roman comme j’en ai peu lus. Le récit, qui se déroule sur deux mois de la fin du printemps à celle de l’été, raconte les vies de tous les êtres qui peuplent cette maison et ses alentours, d’Aude, la voisine, à la chienne Loyse en passant par les animaux du jardin et les bestioles de la maison et même aux arbres, aux sous-bois et à la rivière.

Cette attention portée au vivant sous toutes ses formes décontenance au début mais donne corps et sens au choix entêté d’Emily de ne pas quitter cette maison. Elle valide même ses non réponses, sa fin de non recevoir. Pourtant, son père et sa belle-mère essayent par tous les moyens, douceur, agacement et légalité, de la convaincre de vendre cette vieille maison. Mais Emily n’a pas ce sens de la propriété. Et surtout, elle vit, au sens fort du terme, dans cette maison. Elle l’habite au même titre que toutes les bestioles et autres êtres vivants qui l’animent.

Une abeille solitaire arpente la baie vitre. Le verre chauffe, le soleil, point de lumière jaune, sans contour, s’écrase contre le carreau. Il semble briller de toute sa force. La butineuse escalade, se cogne à l’angle du mur. Elle tombe, bat des ailes, tourne au-dessus de la banquette, laine poussière, son corps velu, or foncé, disperse des pollens, grains mâles sur les coussins. Elle s’allège. Le jour descend, passe derrière la haie du jardin. L’ombre pousse. L’abeille chancelle, son vrombissement faiblit. Elle se pose à nouveau sur la fenêtre, verticale bleue, transparente, légèrement froide.

Les sept chapitres sont donc ponctués de descriptions du réel, de la vie quotidienne, du présent qui jaillit, parfois poétique ou philosophique, sous les yeux, les oreilles et la peau d’Emily. Et en cela, le roman est particulièrement sensible, au sens sensitif du terme.

Par touches, le passé et la présence de Moune, la grand-mère protectrice décédée, resurgit, accompagnés de souvenirs tristes de l’abandon du père, parti refaire sa vit avec une autre femme. La narratrice nous ouvre ainsi à ses sensations, douces et cruelles, et à ce monde qu’elle ne veut pas quitter, malgré sa rudesse. Parce que sa vie est là et qu’elle s’y sent protégée.

Ce qui vit, ce qui meurt, ce qui reste

Si le synopsis des Habitantes pourrait être écrit en seulement quelques lignes, ce qui fait la force du roman tient surtout dans son écriture. Le choix du présent d’abord y est particulièrement fort, associé notamment aux descriptions et aux sensations que vit Emily. Les juxtapositions sont nombreuses, sans connecteurs ni coordinations, et proposent un flux de conscience dans lequel même les dialogues sont intégrés sans tirets.

De nombreuses pages sont comme des haïkus au long cours.

Au-dessus de nous, les ramages tournoient, babil étoilé, pendu aux cimes peignées par les bourrasques.

Chaque description d’insecte ou de plante ajoute sa petite pierre à l’édifice vivant et vibrant de la nature qui soutient Emily. On peut ainsi comprend le titre qui sous-entendait le pluriel, qui devient ici massif et grouillant.

Une chauve-souris vole autour du toit, plonge dans la haie du jardin. Ses oreilles feuilles regardent, festin cumulé sur la vitre, pattes, poudres, trompes, ailes.
La chasseresse s’élance, battements de cuir, figure effroi, se cogne à la lumière. Elle pique vers la cheminée, se heurte à l’éclat du lampadaire, bifurque, retourne se cacher.

Mais le féminin pluriel est aussi un hymne à la sororité. Emily la solitaire trouve en effet sourire et tendresse bienveillante auprès d’Aude, sa voisine, mais aussi de sa demi-soeur Anna et surtout par la présence de Loyse, sa chienne, qui la suit partout depuis le décès de sa grand-mère.

Si l’on sent les failles d’Emily, au fil des pages, on comprend la force qu’elle tire de cette maison et des vies qu’elle abrite ou qui s’animent autour d’elle.

Pourquoi lire les Habitantes ?

Les Habitantes est le roman poétique des vies qui animent une maison et ses alentours, le roman du vivant foisonnant. Mais il est aussi le récit d'une résistance féminine, celui de la sororité humaine et animale, qui soutient et porte quand la vie cogne dur. L'écriture de Pauline Peyrade, vibrante et sensitive, nous ouvre au langage des corps et des émotions que les mots humains peinent souvent à dire. Une belle expérience de lecture.

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