Les saules (Mathilde Beaussault)

Grand Prix de littérature policière en 2025, Les Saules de Mathilde Beaussault est un premier roman rural noir et social. Dans un village de Bretagne, on retrouve le corps, bercé par la rivière, d’une jeune femme assassinée. Marie n’a que 17 ans et sa mort brutale va remuer bien plus que ses propres secrets. Entre rivalités familiales, rumeurs et rancoeurs, les remous provoqués par l’enquête vont faire émerger des histoires et âmes grises.

La Dormeuse des Saules

L’eau murmure à son oreille et fait frissonner son ventre incapable de se gonfler. Sa respiration s’est enrayée, fatiguée de lutter contre les obligations vitales.

Sa gorge est encore chaude. Ses seins qui pointaient jusqu’alors deviennent plus flasques. Son corps se fait léger. Il flotte vers un rivage inconnu, suivant les méandres d’un petit filet rougeâtre qui s’écrase et se mêle à la vase de la rivière. Les herbes humides dansent autour de ses jambes nues. Leurs caresses ne font plus frémir sa peau aussi pâle que la lune.

Les saules, comme un refuge, accueillent le corps de Marie. Dans ces mots, résonnent en écho ceux du Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud, poème de tranquillité, de beauté et de mort.

Comme dans une tragédie, l’on sait, dès les premières pages, que Marie va mourir. Et comme un choeur antique, les saules vont prendre la parole pour raconter ce qu’ils ont vu, qui est passé entre leurs branches et comment la mort de Marie sera vengée.

Mathilde Beaussault situe dans les années 80 cette enquête qui va voir défiler, l’un après l’autre, les proches de la victime, ses amis, ses amants, ceux qui ne la connaissaient que de réputation mais qui ont un avis sur elle. Car Marie n’était pas un ange. C’était une jeune femme farouchement attachée à sa liberté, qui voulait échapper au carcan familial et au destin tout tracé de sa vie rurale. Et dans un village plutôt traditionnel où la femme est soit une épouse soumise soit une mère respectable, elle détonnait.

D’autant plus qu’une vieille rivalité oppose ceux de la Haute Motte, dont son père le pharmacien est le plus digne représentant, et ceux de la Basse Motte, des agriculteurs taiseux et rudes. Seule Marguerite, la petite de la Basse Motte, que tout le monde pense stupide, semble échapper à ces sombres rancoeurs.

Au fur et à mesure des interrogatoires menés par la gendarmerie, on va découvrir les haines et les silences qui pèsent sur les hommes et surtout les femmes de ce village.

Les amours manqués

Les Saules est un roman d’où ne transperce que peu de lumière.

L’un après l’autre, les témoignages des habitants vont vite dresser un portrait de Marie peut flatteur : celui d’une fille « facile, qui l’a bien cherché ». Si l’on peut s’attendre à ces jugements de la part des hommes du village, les femmes ne sont pas en reste. Marie incarnait ce qu’elles ne seraient jamais et symbolisait leur enfermement dans les traditions et les histoires de familles dont on ne sait plus vraiment d’où elles viennent. Trouver le ou la coupable parmi toutes ces âmes grises ne sera pas une mince affaire…

On trouve pas l’aiguille quand la botte de foin est responsable.

C’est cette atmosphère rugueuse et enduite de jalousie que découvrent petit à petit les enquêteurs. Si l’on attend les révélations qui finiront bien par arriver, ce sont surtout des portraits acerbes et fangeux que nous brosse l’autrice. Et dans cette petite communauté où tout le monde aime bien parler sur ses voisins, la petite Marguerite fait figure de brebis galeuse.

En effet, elle est solitaire, presque mutique, harcelée à l’école et recevant plus de tendresse de son chien que de ses parents. Elle est une habituée des saules et de leur rivière, de cette nature qu’elle observe avec curiosité parce qu’elle l’éloigne des humains souvent mal intentionnés envers elle.

Or, c’est précisément Marguerite qui possède les clés de la mort de Marie. Et comme cette dernière lui manifestait un tant soit peu d’attention et de sourire, elle va bousculer les idées reçues par fidélité et amitié envers son ainée assassinée.

Au final, les Saules est un roman noir sur l’amour manqué, qu’il soit familial, amical ou passionnel, et sur l’absence de tendresse. Et c’est justement l’être le plus rejeté qui va affronter l’âpre réalité et ouvrir les yeux de la communauté.

Pourquoi lire Les Saules ?

Les Saules est un roman tragique et troublant, qui apporte des réponses pleines de préjugés et de jalousie à une enquête dans laquelle tout le village pourrait être coupable. Le rythme lent et poisseux des chapitres nous découvre petit à petit la noirceur des âmes, engluées dans de vieilles rivalités et une image rétrograde de la femme. Mathilde Beaussault laisse transpirer ces rancœurs et ces jalousies dans une écriture souvent rude mais aussi parfois éclairée par une poésie sensitive, notamment quand c'est la nature elle-même qui pose son regard sur les humains qui s'agitent. Une belle découverte.
Mots Tordus

Pour lire nos chroniques sur :

  • Le sagouin

Laisser un commentaire

Retour en haut