L’insensé (Larcenet)

Francis Barbot est un vieil homme, vivant seul dans une maison isolée. Après une journée de dessin, souvent épuisante, il aime passé la soirée à regarder la nuit tomber, en fumant sa pipe. Mais ce petit plaisir de la vie est soudainement interrompu par l’installation d’un lampadaire au pied de sa maison, lui imposant un éclairage non consenti. Or, après une journée de réclamation, le vieil homme s’effondre …

Une fin de vie mélancolique

Manu Larcenet est un homme à idées, alternant les projets ambitieux avec des oeuvres plus divertissantes.

C’est aussi un artiste qui, constamment, doute de lui. Il a beau être à l’origine de chef d’oeuvre aussi nombreux que Le combat ordinaire, Blast, Le rapport Bordeck ou La route, rien n’y fait. Et rapidement, une question s’insinue dans son esprit :  » Comment proposer mieux ? « 

Follower assidu de son instagram, on pouvait découvrir ici et là quelques cases en avant première, sans réel contexte, ni explication. Nous laissant apercevoir un bout des coulisses, une sensation de mélancolie se dégageait déjà de cette proposition. De ses propres dires, le projet est en maturation depuis plusieurs années mais il a fallu le déclic de la lettre aux enfants pour que tout prennent sens. En effet, si la vie de Francis n’aurait pu qu’être une excuse à une avalanche de réflexions philosophiques et artistique, cette lettre sert de liant narratif et apporte une sensibilité profonde.

Si L’insensé ne prend pas la forme d’un renouvellement pour Larcenet, il reste dans une certaine continuité.

L’insensé, par certains aspects, rappelle Thérapie de groupe. On y suit la petite vie tranquille d’un vieil homme en fin de vie. Solitaire, l’existence de Francis Barbot est rythmé par une ritualisation de ses journées : un levé tardif, des médicaments, un petit café et une journée entière devant sa table de dessin, seulement interrompu par le repas du midi,l’indétronable tartine de pâté. Cette journée type se conclue par la contemplation d’un ciel étoilé apaisant. Il a tout les atours d’un ermite, s’éloignant volontairement de la société. D’ailleurs, plus on avance dans l’album, plus il s’enveloppe d’une couverture orange, dernier reste d’un ascétisme.

À priori, il ne demande rien de plus. Et qui pourrait lui en vouloir ?

Mais on l’imagine, ce portrait est à contraster. Malade, il a enchaîné les séjours en hôpital psychiatrique et coupe les ponts avec sa famille. Malgré tout, il ne rejette la faute sur personne et se montre même admiratif d cela ténacité d son ex-femme. Mais tout le monde a ses limites. De ces séjours, il a gardé son seul ami, Yannick, travailleur social et aide de camp essentiel. D’ailleurs, leur relation est parfaitement mise en évidence par le récit de Larcenet. Ces deux hommes ont construit un lien fort et attachant et on est admiratif de la compassion et la compréhension de Yannick. Surtout que son ami n’a pas un caractère facile.

Yannick est le seul qui, à sa façon, bouscule la vie quotidienne du vieil homme.il l’accompagne à l’hôpital, se montre présent et l’incite à écrire à ses enfants. Des enfants dont il n’a plus aucune nouvelles depuis 25 ans. Mais, ce moment l’impose ! Petit à petit, son monde s’effrite. D’un simple lampadaire à l’apparition de la maladie, Francis dérive.

Reste Gabriel. Ce jeune gamin, tout aussi troublé que le vieil homme, vient lui tenir compagnie contre un dessin de dessin. Lui qui n’a jamais rempli ses responsabilités paternels, se retrouvent à établir un contact simple et sincère avec ce jeune enfant. Ces deux-là se ressemblent et se comprennent. Pourtant l’intolérance et la rumeur et les préjugés vont anéantir ce rare moment de sociabilisation.

L’insensé est un album multiple. On y retrouve de nombreuses thématiques chères à l’auteur portant sur l’isolement, la maladie, le rapport à la nature et autres réflexions autour de l’art. L’oeuvre se veut humaniste , philosophique, naturaliste et artistique. Et au final, des valeurs parfaitement symbolisé par le vieil homme.

Mais pas seulement ! En effet, il est difficile de passer sur le côté introspectif de l’oeuvre. Comment ne pas voir dans les traits de Francis Barbot, les propres craintes de l’auteur ? En réalité, il a beaucoup de points communs avec son personnage. Lui-même atteint de trouble bipolaire, il ressent autant le besoin d’isolement que celui d’une ritualisation du quotidien. D’une certaine façon, un peu comme avec Thérapie de groupe, il exorcise ses maux à travers la fiction, évitant ainsi de finir comme son personnage.

Car pour Francis, le constat est amère. La fin nous plonge dans le désarroi face aux derniers moments d’un homme qui ne souhaitait pas grand chose mais à qui on a tout enlevé !

Un graphisme pluriforme

Larcenet a toujours modulé son dessin suivant les projets et les sujets qu’il traitait. Si La route est une oeuvre foisonnante, réaliste avec des noirs et blancs intenses, il alterne avec de récits humoristiques, aux couleurs pétantes, avec une stylisation plus « simpliste » symbolisé par les indémodables gros nez à la Larcenet.

Et puis, parfois, il fait un melting pot. Ainsi, Thérapie groupe est une oeuvre humoristique mais débordante de détails et aux thématiques bien réelles. L’insensé en est le miroir inversé. En effet, le dessin est ici réaliste mais la stylisation est simplifiée, limitant les effets et les détails, tout en laissant une place prédominante à la couleur. Seul les planches de Francis, mettant en scène un ours du nom de Bradley, se font l’échos d’un dessin plus détaillé, frôlant la profusion comme pour marquer la différence entre ce monde de fiction et la réalité. Détail amusant, si Francis reste un amateur du pinceau, Larcenet, comme de nombreux auteurs, a adopté la tablette graphique. Or, on peut y voir une forme de nostalgie pour une méthode de travail artisanal qui, elle aussi, est sur le point de disparaitre.

Dans l’ensemble, L’insensé est un chouette album, alternant les styles et les ambiances. Si l’encrage de ses personnages et notamment les visages, est très marqué , il retrouve une finesse de trait dans les décors ainsi que dans la représentation de la faune et la flore.

Comme mentionné plus haut, la couleur tient un rôle essentiel. Et elle n’a sans doute jamais été aussi importante qu’ici, créant des ambiances et usant de teintes fabuleuses. On reste fasciné par la mise en couleurs des ciels étoilés, à la tombée de la nuit, symbolisant à merveille l’apaisement ressenti par le vieil homme.

En résumé

L'insensé est le dernier album de Manu Larcenet. 

À travers le portrait d'un vieil homme isolé du monde et en fin de vie, Larcenet écrit une histoire mélancolique, douce amère, imprégnant nos rétines d'images naturalistes fascinantes.
Même si les dialogues avec son seul ami, apporte un peu de chaleur et de compassion, on ne peut qu'être le témoin d'une bulle qui éclate, l'obligeant à reprendre contact avec un monde dont il s'est éloigné.
L'oeuvre est d'autant plus saisissante qu'il est difficile de ne pas y percevoir les propres craintes d'un auteur dont les doutes ont toujours nourries ses propres réflexions.

Graphiquement, L'insensé est peut-être moins" travaillé" que La route mais l'alternance de style et l'utilisation de la couleur comme un élément essentiel d'atmosphère, démontre que la simplicité n'est pas antinomique de l'ambition.

Une oeuvre sensible et profondément triste.
Bulles carrées

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