1905 – Californie.
Suite aux morts consécutives de sa fille et de son mari, Sarah Winchester se lance dans un projet monumental : la « Winchester House ».
Le chantier, soumis aux lubies perpétuelles de sa créatrice, évolue jusqu’à perdre le moindre sens architectural.
Les ouvriers, des hommes en quête de rédemption, trouvent dans cet endroit un lieu pour expier leurs fautes.
Ainsi, Warren Peck, après le crime de trop, intègre cette antre de la pénitence.


Rédemption et folie
Une horreur architecturale

L’antre de la pénitence de Peter J. Tomasi et Ian Bertram est sorti en 2017, au sein de « feu » la collection Glénat comics.
Et soyons honnête, nous avons été trop peu à nous intéresser à un des meilleurs titres de cette collection.
L’échec commercial de ce titre exprime assez bien les incompréhensions, voire les interrogations, que je peux avoir sur le marché des comics en France, peu enclin à la curiosité.
Le titre est maintenant en rupture et écrire dessus peut paraître étrange. Malgré tout, il est l’exemple même d’une ambition qu’il faut que nous, petit.es scribouillard.es que nous sommes, apprenions à défendre bec et ongle.
Certes, le titre n’est sans doute pas le plus facile à appréhender.
Tiré d’une histoire « vraie », la Winchester house fait partie du folklore américain et reste assez méconnue du public français. De mon côté, je n’en avais jamais entendu parler.
Et effectivement, la vie de Sarah Winchester est un roman à elle seule.
Après la mort de sa fille puis de son mari, elle se persuade qu’une malédiction a frappé sa famille. Suivant les conseils d’un médium, elle décide de construire une maison pouvant accueillir toutes les âmes tuées par les carabines Winchester.
En effet, Sarah est l’épouse de William Wirt Winchester qui, avant sa mort, venait d’hériter de l’entreprise Winchester, célèbre pour sa carabine.
Tous ces éléments, nous les retrouvons dans le scénario de Peter J. Tomasi.
Sarah semble hantée par un mal prenant la forme de tentacules rouges au symbolisme viscéral, contre lesquelles elle lutte inlassablement.
Pour cela, elle se lance, aidée par une main d’oeuvre renouvelable, dans un chantier architectural démesuré, sans queue ni tête.
Dans la réalité, cette construction durera 38 ans, bousculée par un séisme en 1906 qui détruit une partie de la bâtisse. La maison évoluera selon les envies de la propriétaire, sans aucun appui architectural, quitte à avoir des portes débouchant… sur le vide.
Pour Peter J. Tomasi, ces changements virent à l’obsession, prenant petit à petit le chemin de la folie. C’est d’ailleurs ce que craignent ses proches, redoutant que son comportement nuise aux affaires Winchester.
Le scénariste, autant dans sa carrière mainstream que dernièrement avec The Rocketfelers, nous a habitués à des oeuvres lumineuses. À l’inverse, L’antre de la pénitence est particulièrement crépusculaire.
Sarah Winchester est rongée autant par le deuil que par le remord. Et elle voit dans ce projet ubuesque une façon de faire face à ses responsabilités.
Ces « vaisseaux » rouges, envahissant petit à petit le manoir, sont l’expression de ce mal, s’incrustant autant dans la demeure qu’en elle.
Comme si rien ne pouvait lui apporter le pardon. À cet égard, les dernières pages sont impitoyables et dénoncent une boucle de violence continuelle.
Deuil et rédemption

Par le vécu de Sarah Winchester, aussi romancé soit-il, Peter J. Tomasi tire le fil d’une réflexion plus approfondie autour du deuil et du remord.
Le deuil sert davantage à poser le personnage, donnant une explication à la folie qui l’accapare. Perdre coup pour coup sa fille et son mari en aurait affecté plus d’un et sa réaction, aussi extrême soit-elle, reste compréhensible.
Cependant, si beaucoup y voient un cruel hasard du sort , la jeune femme est persuadée que sa famille paie les morts causées par cette fameuse carabine Winchester. Et c’est ainsi, qu’elle élabore un asile luxueux pour toutes ces âmes esseulées.
Ce fantasme est poussé jusqu’aux choix des ouvriers qui, pour la plupart, ont été à un moment de leur vie des meurtriers.
William Peck est l’un d’entre eux. Au départ, il se retrouve dans cette antre de la pénitence par hasard, cherchant du repos pour panser ses blessures. Mais rapidement, il est happé par le projet de Sarah, avec laquelle il tissera un lien plus profond.
Au sein de l’établissement, tout arme et usage de violence sont proscrits. Seuls les BLAM des marteaux résonnent, comme un rappel insistant aux crimes passés.
En réalité, tous ces hommes n’ont pas été attirés ici pour rien. Ils doivent faire amende honorable, même si pour certains, le rejet de la haine et de la violence s’avère plus difficile.
L’antre de la pénitence est un pur récit d’ambiance. L’atmosphère englobe un récit à l’horreur sous-jacente, à l’affut d’un petit espace pour exploser. Une nouvelle fois, le monstre n’est pas celui qu’il parait.
La responsabilité de la famille Winchester, créatrice d’un véritable instrument de mort, est pointée du doigt. Avec de telles armes, les pensées les plus abjectes ont les moyens d’imposer les pires horreurs.
L’antre de la pénitence n’offre guère d’espoir. Le récit est sombre, étouffant mais unique en son genre.
D’une certain façon, Peter J. Tomasi s’est emparé du mythe de la maison hantée pour en faire la parabole d’une violence humaine difficilement contenue.
Un graphisme hors norme

Si la structure narrative du scénario a pu faire peur, l’approche graphique d’Ian Bertram a sûrement décontenancé plus d’un.e amateur.rices de comics ou non.
Et indéniablement, son trait demande un certain temps d’adaptation.
Son dessin ne ressemble à rien de réellement connu, mélangeant des éléments graphiques qui, a priori, n’ont rien à voir les uns avec les autres.
Ainsi, les énormes yeux de Sarah rappellent certains mangas, la simplification stylistique de certains visages pourrait les rapprocher du cartoon alors que la puissance et la sauvagerie de son encrage en font un des grands maîtres du noirs et blancs. Jetez un coup d’oeil sur son Instagram pour vous en convaincre !
Ses encrages sont denses, sombres et particulièrement saisissants. Il a un coté pointilliste, apportant du volume et des formes à une stylisation beaucoup plus simpliste. Certaines pages sont particulièrement marquantes, poussant le curseur de l’horreur vers des sensations plus viscérales.
La moindre de ses cases regorge d’idées et d’inventivité.
Sans pousser la violence outre mesure, il arrive à nous mettre mal à l’aise, à créer une angoisse, apparaissant tout d’abord sur un coin de case pour complètement submerger les pages.
D’ailleurs, il est difficile de ne pas mentionner le travail, une nouvelle fois exceptionnel, de colorisation de Dave Stewart. La mention de son nom sur un projet est à elle seule le gage d’une certaine qualité.
Ian Bertram reste un auteur méconnu en France.
S’il a un peu travaillé chez Dc Comics, notamment sur le run de Batman de Grant Morisson, cela ne lui a pas permis d’avoir la reconnaissance qu’il méritait.
On ne peut pas dire que Glénat n’ait pas fait le travail avec cet auteur.
Après , l’antre de la pénitence, il publie en 2019, Little Bird, en collaboration avec Darcy Van Poelgeest et là aussi, on a été peu nombreux au rendez-vous.
Depuis, plus d’éditeurs sur le créneau et ces derniers projets, The precious Metal et The Karma Blade semblent voués à rester, pour le moment, inédits.
En résumé
L'antre de la pénitence de Peter J. Tomasi et Ian Bertram est, encore à ce jour, un des meilleurs titres publiés par "feu" Glénat comics.
Basée sur l'histoire vraie de Sarah Winchester et la construction de la Winchester House, Peter J. Tomasi en tire un récit étouffant, oppressant où l'horreur n'est qu'un moyen pour mettre en scène le deuil d'une femme et les remords d'un homme, tout en pointant du doigt les armes à feu, symbolisées ici par la carabine Winchester.
Graphiquement, le dessin de Ian Bertram fait l'effet d'un OVNI.
Avec un trait unique et un encrage surpuissant, le dessinateur crée des ambiances saisissante venant décupler cette impression d'un malaise contant.
Malgré une nomination pour le fauve d'or en 2018, L'antre de la pénitence reste une oeuvre méconnue mais un véritable coup de coeur scénaristique et graphique.

