La langue des vipères ( Juliette Brocal )

Iodis, en tant que fille illégitime du Cardinal Palamède d’Aurence, a intégré l’Abbaye du Réal pour y apprendre les rudiments de la langue des vipères.
Mais à la mort de ce dernier, elle se retrouve sans ressource et doit accélérer sa formation. La Révérente-Mère lui laisse jusqu’à la Sainte-Hermente pour devenir doctorante sinon elle n’aura d’autre choix que de prendre le voile.
Or, l’arrivée d’une nouvelle élève, Halcyon de Monterréol, l’empêche de se consacrer pleinement à sa tâche.
Pour Iodis, le jeune recrue est mêlée à de sombres machinations et elle compte bien le prouver.
Peu importe la manière !

Faire face à son destin

Complot ou simple jalousie ?

D’un point de vue structurel, La langue des vipères de Juliette Brocal peut paraître convenu.
Divisé en 3 chapitres, l’album met en scène une opposition de points de vue avant de nous amener vers une une intense conclusion.

Le scénario tourne autour de deux personnages.
Iodis est la jeune « bâtarde » d’un cardinal.
En effet, elle ne doit sa situation qu’aux bonnes grâces d’un père avec lequel elle n’établira aucun rapport. Pas plus qu’avec sa mère d’ailleurs. Cette « bonté » est pour l’éminence un moyen de se faire absoudre sa « faute » et ne doit pas être vu comme un geste de paternité.
Ainsi, en guise de testament, il ne laissera rien à sa descendance, mettant en péril le statut de son ancienne protégée.
Heureusement, Iodis a un certain talent pour La langue des vipères, même si son approche s’éloigne un peu trop des exigences de l’abbaye. Pour elle, le fond est plus important que la structure.
Or, pour devenir doctorante, il lui faut se soumettre à de règles grammaticales strictes.
Iodis est une rebelle et elle n’a pas l’intention de finir sa vie sous un voile, signe manifeste d’une perte de liberté.

La nouvelle élève, Halcyon est plus académique, même si sa maîtrise de la langue est marquée par accent un peu trop prononcé.
Cependant, son talent en fait une concurrente pour Iodis.
Tout semble les séparer : leur statut comme leur vision de la langue des vipères.
Halcyon est aussi orpheline mais elle a pu profiter d’un certain statut, lui permettant des rapports privilégiés avec la Révérende-Mère.
Pour Iodis, il ne fait aucun doute que son adversaire est une privilégiée mais surtout une petite cachotière.

Rapidement, l’intrigue de Juliette Brocal prend des airs d’enquête policière.
Iodis trouve le comportement de sa rivale inapproprié.
Et bizarrement, un peintre et son tableau ont mystérieusement disparu, ne laissant aucune trace, si ce n’est un atelier dévasté.
Alors, la jeune fille se met à épier Halcyon, scrutant le moindre de ses gestes et impliquant des camarades bien sceptiques.
Car l’affaire n’est pas aussi simple que l’imagine Iodis.

Si la première partie est consacrée à cette énigme, la seconde apporte les réponses en s’intéressant au parcours d’Halcyon, tout en dévoilant un twist qui redistribue une partie des cartes.
Est-ce que la méfiance de Iodis est justifiée ? Et si oui, quels sont les objectifs d’Halcyon ?
Est-ce que les réactions de la jeune fille sont exagérées et ne découleraient-elles pas d’une simple jalousie de classe ?

Juliette Brocal répond à ces questions, tout en cherchant à démontrer qu’en réalité, la destinée de ces deux jeunes filles est bien plus similaire qu’escompté.
L’une comme l’autre, cherchent à s’émanciper d’une condition qu’on tente de leur imposer.

En parallèle, l’autrice revient sur la propagation du savoir.
Est-ce que la langue des vipères doit être seulement réservée à une élite pour en préserver sa pureté ou être propagée auprès d’un plus large public, la rendant accessible à toutes et tous ?

Et si, en réalité, tout cela n’était qu’une histoire de « gros sous  » ?

Un lore développé

L’intrigue générale reste classique mais efficace.
Le parcours de ces deux jeunes filles est attachant et les réflexions qui en découlent, universelles.

Malgré tout, on sent que, pour ce premier album, Juliette Brocal a accordé une attention toute particulière à son lore, créant un univers riche et réaliste autant par sa hiérarchisation que son fonctionnement.
La version collector, soutenue par un financement participatif, en est un parfait écho, où Juliette Brocal explique son travail et les inspirations qui ont fondé l’univers de La langue des vipères.

Ce monde repose sur une ambiance historique fictionnelle s’inspirant de la période de la Renaissance, tout en évoquant par certains aspects un monde médiéval en pleine transition.
Ainsi, on découvre un monde épris de religion, où la chose divine est l’affaire de toutes et tous.
Graphiquement, de nombreux éléments, comme les vitraux, les reliques ou le fameux tableau disparu, alimentent ce mysticisme présent sur chacune des pages de l’album.

Cette religion a des codes bien précis et une configuration, rappelant certains ordres religieux.
La règle est partout : dans la vie des élèves et de l’abbaye mais aussi dans la structure même de la langue des vipères.
Forcément, un univers aussi riche impose une masse conséquente d’informations mais le récit garde sa fluidité, même lors de scènes purement didactiques comme l’analyse d’un tableau ou l’explication des fondamentaux de la langue des vipères.

À côté, nous découvrons aussi la noblesse, matérialisée par la famille de Hélio.
Si, au final, son exploitation est plus en retrait, Juliette Brocal la complète, dans la version collector, par quelques éléments historiques, donnant du corps à cette caste.
Preuve s’il en est que La langue des vipères n’exploite en réalité qu’une infime partie de la Cité-Etat de Masséa, se concentrant en grande partie sur la vie au sein de l’abbaye.

Ainsi, la fin, aussi ouverte soit-elle, peut se voir comme une ouverture vers le monde extérieur.
De la même façon, nous laissons des personnages en pleine transition, avec un nouveau statu quo qu’il serait intéressant de développer .

Est-ce dans les plans de Juliette Brocal ? L’avenir nous le dira !

Un premier album prometteur

Pour un premier album, Juliette Brocal frappe fort.
Le dessin est soigné et chaque case regorge de designs pensés et de décors d’une grande richesse.
On sent tous les bienfaits d’un travail de recherche en amont, que ce soit dans les costumes des personnages ou dans le moindre objet donnant du relief à ce décorum divin.
On la sent particulièrement à l’aise avec l’imagerie religieuse, reproduisant l’esthétisme des reliques ou des portiques cachant de magnifiques tableaux liturgiques aux multiples messages cachés.

La mise en page est variée et dynamique, profitant des possibilités visuelles de la langue des vipères.
D’ailleurs, la calligraphie est assez belle, apportant du réalisme à un élément purement fantaisiste.

Malgré tout, je relèverais quelques défauts.
Personnellement, je trouve le style de Juliette Brocal assez commun et manque, peut être, d’un peu de fantaisie.
C’est notamment le cas avec une colorisation terne, créant une impression de fadeur sur l’ensemble de l’album.
C’est d’autant plus dommage que certaines images, comme l’apparition d’une divinité, auraient gagné à être plus éclatantes.
C’est un reproche que je ferais aussi pour la couleur, qui reste assez pâle, donnant une tonalité neutre à l’ensemble de l’album, alors qu’au moins sur certaines scènes, elle aurait pu se laisser aller, là aussi, à un peu plus de fantaisie.

Cependant, il ne faudrait pas tomber dans le chipotage.
La langue des vipères est un album généreux, suintant le travail acharné d’une autrice qui, on l’espère, débouchera sur un succès mérité.

En résumé

La langue des vipères de Juliette Brocal est un chouette premier album, regorgeant de nombreuses qualités dont un lore particulièrement généreux. 

Le récit s'intéresse à un double parcours : celui de Iodis, jeune bâtarde qui voit son statut mis en danger par la mort de son père et Halcyon, nouvelle élève mystérieuse, issue d'un milieu favorisé.
Complotisme et jalousie se mélangent dans une enquête fantastique amenant Iodis vers d’inévitables révélations.
Ainsi, l'intrigue prend la forme d'une émancipation pour ses héroïnes. À travers cette histoire, on devine une besoin prégnant d'échapper à une condition imposée par des hiérarchisations de classe.

L'ensemble est merveilleusement mis en image et si le style manque, notamment en terme de colorisation, de folie, il est compensé par un univers d'une grande richesse.

Pour un coup d'essai, c'est une réussite !

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