Mots Tordus et Bulles Carrées

Pereira prétend ( Pierre-Henry Gomont )

Pereira prétend être un homme sans histoire.
Chroniqueur littéraire du Lisboa, journal indépendant catholique, il est fasciné par les grands auteurs français.
Mais quand il tombe sur un article de Francesco Monteiro Rossi, il décide de l’engager pour écrire des nécrologies anticipées.

Pereira prétend que cette rencontre va changer sa vie.

Libre de corps et d’esprit

Un homme vibrant d’humanité

Un corps qu’il ne maitrise pas

Pereira prétend de Pierre-Henry Gomont est l’adaptation du roman éponyme d’ Antonio Tabucchi.

Même si l’expression est éculée, cet album correspond à une forme de maturité graphique comme scénaristique, pour un auteur qui, par la suite, enchainera les succès.
Il faut dire qu’avec Pereira prétend, il a entre les mains un véritable personnage.
Doutor (traduction de médecin) Pereira est un homme immédiatement sympathique.
Pourtant, il n’a pas grand chose pour lui.
Obèse, il traine sa carcasse en évitant de se faire remarquer dans un Portugal en perte de démocratie.
Il lutte autant contre la solitude que contre son corps qu’il maudit à longueur de journée.
D’ailleurs, ce dernier le lui rend bien.
Cette « chair » est le symbole de barrières imposées ou induites, qu’elle soient physiques ou intellectuelles.

Comme un effet de contrepoids, le bonhomme compense par sa culture et son admiration des grands hommes de Lettres.
Élevé dans la religion catholique, il chercher à confesser des « fautes » qu’il n’arrive pas à se pardonner.
Il reste hors du monde, comme enfermé dans sa propre bulle.
C’est d’ailleurs ce qui lui reproche Père Antonio :

 » Tu es journaliste, Pereira … Il se passe des choses ces temps-ci… Peut être faudrait-il que tu sortes davantage. »

Effectivement, entre la guerre en Espagne et les tensions dans le reste de l’Europe, le monde est trop complexe pour Pereira.
Il préfère en ignorer l’existence, quitte à passer pour un lâche.

Jusqu’au jour où il rencontre Francesco Monteiro Rossi et sa petite amie Marta.

Résister à l’oppression

Un journaliste innocent ?

Pereira prétend se déroule dans un contexte particulier, le Portugal de Salazar à l’aube de la seconde guerre mondiale.
Même s’il n’est pas nécessaire d’être un connaisseur de l’histoire portugaise pour apprécier ce récit, il faut avouer que quelques recherches m’ont permis d’en comprendre certaines subtilités.
Ainsi, on appréhende plus facilement les rapports induits de la politique intérieure (retour de la censure, police secrète…) et extérieure (lien avec l’Espagne de Franco et l’Allemagne d’Hitler).

Pereira n’ignore pas cela mais il pense ne pas être concerné.
Pour lui, la guerre à venir est éloignée de ses préoccupations.
Quant à son journal, il le croit indépendant et garde le soutien des lecteurs et de son directeur.
Du moins, tant qu’il reste dans la ligne éditoriale autorisée.

Pereira prétend, c’est l’histoire d’une révélation.
Sa rencontre avec Monteiro Rossi, Marta mais aussi ses discussions avec le docteur Cadoso l’amènent à revoir ses positions.
Ainsi, au fil du récit, il supporte de moins en moins les regards insinueux d’une concierge trop curieuse.
Pereira prétend, c’est l’avènement d’un homme quelconque, sans réelle position politique, qui se retrouve à s’opposer au diktat établi.
Qu’est-ce qui amène à ces changements ?
Les nécrologies de Monteiro dénonçant les écrivains fascistes ?
Des sentiments contrastés pour Marta ?
Ses discussions philosophiques et politiques avec le docteur Cardoso ?
Ou est-ce dû, tout simplement, à un trop plein d’inacceptable ?

Pierre-Henry Gomont, en adaptant l’oeuvre d’Antonio Tabucchi, rend un hommage vibrant au résistant de la première comme de la second heure.
L’oeuvre, malgré sa thématique hautement d’actualité, est profondément optimiste, tout en nous implorant de regarder le monde qui nous entoure.

Une oeuvre lumineuse

Un dessin sensible et coloré

Bien avant Slava ou La fuite du cerveau, c’est avec cet album que je suis tombé amoureux du dessin de Pierre-Henry Gomont.

Ce que j’aime le plus avec Pereira prétend, c’est, qu’au vu de sa thématique, l’approche graphique aurait pu être lourde voire pesante.
Or, la vision de Pierre-Henry Gomont en est tout l’opposé.
L’oeuvre nous marque par la chaleur de ses couleurs, à l’image de ce pays ensoleillé aux décors majestueux et parfaitement croqués par le dessinateur.
Le trait est vif, sec et naturel et retranscrit à la façon d’un croquis toute la vitalité d’un corps ou d’un paysage.
S’il n’est peut être pas aussi assuré que sur Slava, il brille déjà par un sens de la mise en scène fluide et inventif.
Ainsi, on retrouve l’utilisation de bulles imagées reflétant les sentiments bouillonnants de Pereira.
Et faut avouer qu’on sourit en explorant l’âme du bonhomme, divisée en plusieurs entités bien contrastées.
Leur constante interaction amène des scènes réjouissantes et souvent amusantes.

Avec Pereira prétend, Pierre-Henry Gomont passe un cap qu’il ne cessera de dépasser d’album en album.

En résumé

Pereira prétend de Pierre-Henry Gomont est l'adaptation du roman éponyme d'Antonio Tabucchi. 

Hymne à la résistance et au journalisme dans une époque de censure et d'oppression, Pereira prétend est aussi le portrait d'un homme contrarié, cultivé mais peu enclin au combat.
Le récit de Pierre Henry-Gomont, illustré avec une grande intelligence narrative, nous enjoint à regarder le monde qui nous entoure et à rester vigilant face aux abus d'autoritarisme.

Ce récit se déroule à l'aube de la seconde guerre mondiale mais trouve un écho encore très actuel.

Pour lire nos chroniques sur Journal Inquiet d’Istambul et Beloved

Bulles Carrées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Aller au contenu principal