Mots Tordus et Bulles Carrées

Salamandre (I.N.J. Culbard)

Kasper Salamandre adore inventer de folles aventures à son père.
Scaphandrier de métier, le jeune garçon lui voue une réelle admiration.
Alors quand ce dernier disparaît lors d’une de ses missions périlleuses, Kasper abandonne le dessin et se renferme de plus en plus sur lui.
Ne sachant quoi faire, sa mère décide de l’envoyer chez son grand-père qui habite … de l’autre côté du voile de fer.

Faire le deuil de son héros

Un héros en action

Salamandre d’I.N.J. Culbard commence comme un récit de super-héros.
Swann Salamandre porte sa tenue de scaphandrier comme un costume et affronte une pieuvre géante.
Du moins, c’est ce qu’imagine son jeune fils Kasper qui, doué pour le dessin, s’amuse à mettre en scène les exploits de son père dans des comics qu’il fait lire à ses amis.

Une vraie complicité lie le père et son fils.
Le premier se régalant de lui raconter ses journées, le second les imaginant encore plus extraordinaires qu’elles ne le sont.
A aucun moment, Kasper n’imagine son père en danger et ce dernier est loin d’exprimer une quelconque crainte.
Ce rôle est voué à sa mère qui, comme une sorte de prémonition, est effrayée d’apprendre la disparition de son mari.

Ce qui, de façon attendue, semble inévitable.
Kasper refuse de croire en la mort d’un père disparu en pleine mer.
Il l’a imaginé comme un héros et les héros ne peuvent pas mourir.
C’est quelque chose d’impensable.
Sans histoire à raconter, il abandonne le dessin comme une façon d’exprimer sa colère.

I.N.J. Culbard dédicace cet album à son père avec une photo qui montre à quel point ce dernier est le sosie de Swann Salamandre.
Forcement, on ne peut voir dans Kasper qu’une émanation de l’auteur autant dans l’admiration que dans la douleur de la perte d’un proche.
En faisant de Swann, un personnage héroïque, d’une certaine manière, il en fait de même pour son père.

Vivre dans une société assujettie

N’autoriser qu’une seule forme d’art

Pourtant, le sujet de Salamandre ne s’arrête pas au deuil.
La mère de Kasper, inquiète pour son fils, décide de l’envoyer chez un grand père qu’il n’a pas vu depuis des années.
En effet, plutôt mystérieux, ce dernier vit de l’autre coté du voile de fer.
Ainsi, on apprend que l’île où habite la famille Salamandre est, à l’image de la Corée ou d’une Allemagne post seconde guerre mondiale, séparée en deux entités : La république de Montparnasse et l’empire de Monolithe.

Kasper a toujours vécu dans la République et n’a connu aucune restriction.
A partir du moment où il arrive sur les terres de l’Empire, il doit apprendre à renier de nombreux plaisirs, tout en se méfiant de tous.
Ainsi, les fleurs, les fêtes, les chants , les explosions de joies sont toutes interdites.
Quant à l’art, il n’est qu’accepté que pour peindre le portrait de l’Empereur.
A l’image des grands récits dystopiques, que ce soit 1984 ou Brazil, une police secrète surveille les moindres faits et gestes de la population.

Cependant, face à cette oppression, une résistance passive se met en place.
Que ce soit par de petits gestes ( cacher des portraits de famille derrière ceux de l’Empereur) ou de plus grands, l’art semble être un des outils primordiaux pour changer ce monde.
Le personnage de Melisande est d’ailleurs très intéressant à ce niveau là et exprime à lui seul le rôle de l’artiste face au régime oppresseur.

Dans ce nouveau régime, Kasper va se perdre, porter des jugements hâtifs et décevoir les gens qu’il aime.
Mais c’est aussi par ces étapes qu’il comprendra le sens même du mot héroïsme et comment la réalité peut coopérer avec la fiction pour combattre les idéaux néfastes pour la liberté.

Un auteur au sommet de son art

Une mise en scène terriblement efficace

Malgré une carrière assez remplie, I.N.J. Culbard est assez méconnu dans notre contrée.
Travaillant essentiellement pour l’éditeur Dark Horse, on l’a retrouvé sur de nombreuses adaptations de Sherlock Holmes mais aussi de Lovecraft.
Récemment, il a collaboré avec Dan Abnett sur Wild’s End, une adaptation personnelle de la guerre des mondes ( éditée en France par Kinaye).

Le dessin de l’auteur britannique est caractérisé par une ligne claire et un encrage uni, sans aucun effet de matière.
Son style, semi réaliste, laisse une grande place à ses personnages, dénotant d’une réelle maitrise des expressions.
Ses décors sont détaillés mais simples tout comme sa mise en page qui vise avant tout l’efficacité.
Sur Salamandre, l’auteur a donné une importance grandissante à la couleur et notamment aux jeux d’ombre et de lumière qui amènent une épaisseur bienvenue.

En résumé, le dessin d’I.N.J. Culbard n’est pas forcement original mais il reste efficace, expressif et coloré.
Il exprime à merveille le ton et l’ambiance de son histoire.

En résumé

Salamandre d'I.N.J. Culbard est sans doute la première surprise "comics" de l'année 2023. 
Sorti de nulle part, il n'en est pas moins un récit émouvant et intelligent qui traite de sujets aussi variés que le deuil, l'art et la résistance face au régime autoritaire. 

On remerciera, une nouvelle fois 404 Comics, autant pour cette découverte que pour leur travail remarquable. 
Une oeuvre à découvrir absolument. 

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