Vallée du silicium (Alain Damasio)

A l’heure où Elon Musk, le propriétaire de Tesla, de Space X et de Neuralink, société spécialisée dans la neurotechnologie et le transhumanisme, est à la tête du Département de l’efficacité gouvernementale auprès de Trump, il était plus que temps de se plonger dans l’oeuvre technocritique d’Alain Damasio. L’auteur de la Horde du Contrevent et des Furtifs a bénéficié d’une résidence à la Villa Albertine à San Francisco entre février et mars 2022. Un séjour pendant lequel il a rencontré des acteurs de la Silicon Valley mais aussi des sociologues et des artistes. De ces rencontres et de sa vision d’auteur de SF est né ce recueil de chroniques. Et une nouvelle intitulée Vallée du silicium.

De la Vallée à la Lavée du silicium

Difficile de présenter l’ouvrage – si particulier – d’Alain Damasio, édité par le Seuil, tant il est étonnant et détonnant.

Sept chroniques et une nouvelle de SF se suivent. Elles laissent entendre les mots, les idées, l’imaginaire et la poésie de l’auteur.

Un seul anneau pour les gouverner tous ? est une entrée en matière symbolique. Celle du Ring d’Apple qui se veut centre du monde. Il y évoque le technococon dans lequel nous nous emprisonnons. Celui des nouvelles technologies que sont les téléphones portables, les tablettes et autres casques de réalité mixte.

Monde lisse sans pli repli ni plissement – sans ride sur les peaux d’alumine. L’aplat règne. Les couleurs son pleines. Homogènes les matières.

Rien ne répugne plus aux designers d’Apple, dirait-on, que l’impur des textures. Un dégoût évident du chamarré, de l’hybride, du collage ou du rugueux. L’oeil ne doit pas souffrir ou risquer la moindre écharde. Le design est une pacification.

La ville aux voitures vides propose sa réflexion acerbe sur la voiture autonome, parangon du moindre effort. S’y mêlent une critique d’un « esclavage à la puissance deux » des Uber et la perte de la liberté de conduire. Mais aussi une fiction sanglante qui confronte un personnage à une horde de voitures autonomes assoiffées de sang humain.

Viennent ensuite La ligne de coupe sur les frontières et les mots de passe, Love me Tenderloin sur le quartier des sans abris et l’utopie qui y prend vie. Le problème à quatre corps traite quant à lui de notre rapport au corps, des bracelets connectés et autres recherches de performance par l’hyperattention vis-à-vis de la santé.

Trouvère>portrait du programmeur en artiste évoque l’IA et Pouvoir ou puissance ? le biopunk comme nouvel horizon d’écrivain, après le cyberpunk.

Et enfin, Lavée du silicium. La nouvelle qui clôt l’ouvrage est diablement efficace. Elle met en scène une famille – père, mère, enfant – aux prises avec Myia, une Intelligence Amie qui contrôle tout leur appartement. Or, lors d’une tempête, l’IA décide de « protéger » les habitants de l’appartement situé tout en haut d’une tour immense, bardée de technologie, en faisant tomber des parois de titane qui isolent les membres de la famille dans des pièces séparées. Le récit tire ainsi le fil de leur mort annoncée (plus de nourriture, plus de soins possibles, et une eau qui monte dans les pièces comme dans un bocal) et interroge sur les liens qui unissent les parents et l’enfant, mais redéfinit aussi la notion même de vivant.

Entre fiction et non-fiction

La lecture de Vallée du silicium est exigeante, à plus d’un titre.

Tout d’abord, l’écriture d’Alain Damasio, entre science et poésie, jongle avec les mots, leurs sonorités et leur symbolisme. Néologismes, jeux de mots et phrasés à la limite du slam offrent un style ciselé et rythmé.

Ensuite, la position de l’auteur est vraiment celle d’un anthropologue voyageur. Il met véritablement ses idées à l’épreuve du réel, se laisse porter parfois, pour mieux prendre du recul ensuite, fasciné tout autant qu’inquiété par l’univers de ces technologies qui nous emprisonnent.

La frontière est l’autre nom de la peur. Sa matérialisation physique. Une frontière est faite de grillages barbelés à l’espoir d’une sécurité impossible. Un jour, on comprendra peut-être qu’il n’existe pas de formule sociopolitique pour être tranquille d’avance. Une société qui espère cette sérénité se suicide comme société libre.

Moi j’aime celles qui fabriquent des ponts – pas des murs. La formule est facile ? Elle pose bien la difficulté pourtant : faire un pont exige de l’art, une mise à niveau des berges, l’enjambement d’un fleuve, des piliers qu’on construit, des culées, des arcs et des câbles intelligemment tendus. Faire un mur demande juste I des briques.

Enfin, il cite, rencontre, convoque des personnalités du monde de la Tech mais aussi des sociologues, des penseurs et même des personnages imaginaires, accueillant des visions parfois à mille lieues de la sienne. Avec une étincelle malicieuse à l’oeil mais aussi un réalisme empreint de noirceur quant à l’évolution de l’humanité.

Il n’oublie cependant pas de nous amener à entrer en résistance, stimulant notre capacité à réfléchir ensemble et à créer du lien.

Pourquoi lire Vallée du silicium ?

Vallée du silicium vaut autant pour ses chroniques pointues, acerbes et poétiques autour de la Silicon Valley que pour sa nouvelle-miroir dystopique "Lavée du silicium". Alain Damasio y est brillant, tant par ses réflexions technocritiques que par son maniement de la langue. On se laisse emporter par sa vision multiple de cette "Mecque du Mac" qui régit nos vies modernes mais aussi par sa profonde humanité, inquiète et sincère. Une lecture nécessaire qui pourra être complétée par l'écoute de podcasts tels que celui de Reporterre. Parce qu'il faut "battre le capitalisme sur le terrain du désir".

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