En voulant aider un chat à descendre de l’arbre où il est perché, Virgile chute et se retrouve à l’hôpital.
Le verdict tombe rapidement : paraplégique, il est condamné à vivre immobile.
Famille et amis viennent à son chevet mais Virgile a déjà fait son choix : se préparer aux derniers jours de sa vie !


Vivre sa fin de vie !
Le sens du dialogue

Virgile de Zidrou et Lucy Mazel s’empare d’un sujet délicat avec subtilité, humour et délicatesse.
Pourtant, Virgile avait tous les atouts pour virer au « tire larmes ».
Imaginez le tableau ! L’album s’ouvre sur une rupture aussi inattendue que radicale.
En pleine manifestation, Solène annonce à son mari qu’elle le quitte. La vie planplan du couple ne lui convient plus.
Cette rupture écrite avec un sens de l’à propos hors du commun est le point de départ d’une brouille qui servira de fil rouge à l’album.
Qu’a bien pu faire Virgile pour que son ex-femme décide de ne plus le voir malgré les circonstances ?
D’ailleurs, la nouvelle de sa chute n’émeut pas plus sa famille, déçue de devoir annuler un voyage de longue date.
Du moins, jusqu’à ce que le verdict tombe !
Zidrou n’en fait pas des caisses et nous décrit une cellule familiale qu’on imagine soudée mais qui vit sa propre vie.
Et cette situation chamboule tout.
Non sans un certain cynisme, alors que le lecteur connait dès les premières pages la décision de Virgile, on découvre l’une de ses petites filles ronchonnant de faire la route aussi loin.
Cette remarque purement égoïste cache en réalité une profonde tristesse, s’exprimant de façon différente.
Et effectivement, les larmes n’ont pas vraiment leur place dans ce récit.
Zidrou saupoudre ses dialogues d’une nonchalance et d’un humour teintés de dérision, qui paraissent incohérents au vu des circonstances.
Et pourtant, c’est toute la force de la proposition du scénariste.
Les personnages sont ce qu’ils sont, ils ont un vécu un passé qu’on nous dévoile à petites touches.
En quelques lignes, il construit des personnages solides qu’on apprend à découvrir.
Avec humour et une sensibilité emplie de pudeur, on assiste aux multiples discussions, développant les relations fortes, donnant lieu, par moment, à de petits moments de bonheur, à l’image des encarts consacrés à l’infirmière ou à P’tit Louis.
J’ai toujours aimé le traitement de Zidrou, notamment sur la famille ou l’amitié.
Il en comprend l’essence mais aussi la complexité induite à l’accumulation de nombreux non-dits.
Pourtant, malgré les reproches et les incompréhensions, tous et toutes aiment Virgile pour ce qu’il est.
Avec ses qualités et ses défauts.
Et malgré une tristesse retenue, ils acceptent son choix.
C’est d’autant plus vrai pour ses amis.
P’tit Louis est celui qui, avec humour et un certain charme, reste au chevet de son ami, dans les bons comme dans les mauvais moments.
Toujours de bonne humeur, prêt à rigoler de tout sans aucun tabou.
Vous connaissez l’expression : » c’est dans les mauvais moments qu’on découvre ses vrais amis. »
Indubitablement, Virgile a les meilleurs amis du monde.
Et c’est tous ensemble qu’ils ont accepté de le laisser partir.
Un immobilisme insoutenable

La fin de vie est un sujet de société important que, malheureusement, la France n’a pas totalement tranché.
Avec Virgile, Zidrou met en scène un homme qui n’a pas de maladie incurable, qui ne semble pas souffrir physiquement (et pour cause) et qui pourtant, décide de partir en Belgique pour mettre fin à son calvaire.
Plus que de fin de vie, Zidrou tente de nous expliquer ce qui peut amener une personne à mettre fin à ses jours.
En effet, être paraplégique n’est pas une raison en soi.
Je le sais assez bien, ayant eu la chance de travailler avec un jeune homme en fauteuil dont la force de vie était impressionnante.
Non, ici, il n’y a pas de jugement à porter.
D’ailleurs, on pourrait presque dire que la thématique de la fin de vie n’est pas une thématique en soi.
C’est avant tout un parcours que l’on découvre : celui de Virgile, ancien basketteur et célibataire invétéré depuis sa séparation.
Loin d’être un homme morose, sans dire qu’il prend son accident avec le sourire, il convient de l’ironie du sort.
Malgré tout, au vu de son âge et de son passé, cette chute chamboule totalement sa vie.
Et on peut comprendre le traumatisme d’un homme qui, du jour au lendemain, se retrouve enchaîné à son lit.
Car effectivement, malgré le côté solaire des discussions familiales et amicales, les images parlent d’elles-mêmes.
Virgile ne pourra plus jamais bouger et se retrouve, même pour un acte aussi anodin que la douche, dépendant des autres.
Certes, la rééducation fait son travail pour le sortir de ce lit mais son corps est devenu une « prison ».
Paralysé, dépendant, seule la parole fonctionne et avec un sens du cynisme et de l’auto dérision, il comprend bien le sort qui l’attend.
Et clairement, il n’a pas besoin des autres pour lui faire des reproches. Il s’en fait assez lui-même !
Or, si cela n’est jamais mentionné par le scénariste, le sujet de la dépendance est essentielle.
On comprend que ses filles ont maintenant leurs propres vies .
Alors il décide de partir avec les honneurs !
Et qui sommes-nous pour juger de son choix ?
Virgile a pris sa décision en âme et conscience, ne cherchant pas forcément l’aval de sa famille, ni de ses amis.
Il accepte leur tristesse mais ne veut pas être un poids pour eux.
L’acte n’est jamais vécu comme une fatalité et la fête d’adieu est l’occasion d’un dernier moment ensemble.
Car, au final, si la vie de Virgile s’arrête ici, celles de ses proches continuent !
C’est vrai, quoi, à la fin ! Y a pas que les euthanasies dans la vie !
Un graphisme enchanteur

À l’image du scénario de Zidrou, le dessin de Lucy Mazel fait des merveilles.
D’ailleurs, la magnifique couverture de l’album en est une parfaite émanation.
L’illustratrice nous offre un album coloré aux tons pastel et lumineux, n’hésitant pas des tonalités aussi tranchées que le rose.
Connaissant son travail par le biais de la bd jeunesse Olive, je la trouve particulièrement à l’aise, voire en osmose, avec le scénario de Zidrou.
Son trait est solide et sa narration retranscrit parfaitement l’immobilisme du personnage, tout en gardant une forme de dynamisme.
Mais j’ai surtout été épaté par sa colorisation, apportant une fraîcheur assez inattendue. Ses décors naturels notamment sont enchanteurs.
L’ensemble est impeccable et soutient le propos autant sur le fond que sur la forme.
En résumé
Virgile de Zidrou et Lucy Mazel est un album d'une grande finesse d'esprit, usant d'humour pour traiter du sujet ô combien sensible de la fin de vie.
Avec humour et une pointe de dérision, Virgile prend sa décision et sa famille et ses amis ne pleurent pas sur son sort. Ce n'est pas ce qu'il demande.
Il souhaite qu'on l'aime pour ce qu'il a été et qu'on lui pardonne ses errements.
Sans jamais tomber dans le larmoiement (et encore moins le pathos), Zidrou traite de la fin de vie avec subtilité, s'éloignant des polémiques et autres débats stériles.
On parle d'un acte choisi, accepté par ses proches et vécu comme une simple "fête d'adieu". Une autre façon de se dire au revoir.
Le dessin de Lucy Mazel enveloppe ce récit d'une ambiance colorée, bien loin de la morosité attendue pour ce genre de sujet !
Et bon dieu, on ne peut que la remercier pour cela !


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