Criminal suit les destins mêlés de la famille Lawless et de son entourage.

Les acharnés

Jacob pensait la chose invraisemblable mais l’un de ses comics va être adapté en série à Hollywood.
Pourtant, bien qu’engagé en tant que consultant, le jeune auteur va rapidement déchanter.
De son côté, Angie épaule son père adoptif, « La Grogne », qui tombe subitement malade.
Mais les galères s’enchaînent et elle perd, petit à petit, tout à ce à quoi elle tenait.
Or, la jeune femme compte bien se venger, même si cela l’amène à faire des choix inconsidérés.
Ces deux destinées croiseront sur leur chemin, Tracy Lawless. Le vétéran est de retour en ville, après des années passées au sein des forces spéciales.
Destins croisés
Criminal est la SÉRIE à succès du duo Ed Brubaker / Sean Phillips.
Composé de plusieurs mini-séries, plus ou moins indépendantes les unes des autres, le comics développe une saga familiale et criminelle sur le long terme.
Si la famille Lawless reste au centre, on y retrouve aussi des personnages connexes comme Jacob ou Angie.
Depuis quelques années, les auteurs ont opté pour une nouvelle approche, délaissant le format mini-série pour des albums plus ou moins conséquents, leur permettant une plus grande liberté d’action.
Et depuis la conclusion d’Un Été cruel, en 2020, le duo délaisse la famille Lawless pour les beaux yeux de Reckless et des one shot divers tel que Là où gisait le corps.
Jusqu’à ce que Criminal revienne sur le devant de la scène avec un projet d’adaptation série TV.
Profitant de l’occasion, les auteurs s’intéressent, avec Les Acharnés, à trois personnages de la saga : Jacob Kurtz, Angie et Tracy Lawless.

Les acharnés se divisent en plusieurs chapitres, structurés autour des destins de Jacob et Angie.
Jacob, qui porte le même prénom que le fils de Sean Phillips, est un dessinateur de comics.
Sa série connaît un certain succès, attirant les grands pontes d’Hollywood.
Engagé comme consultant, il découvre un monde qu’il critique avant de l’intégrer et d’être littéralement mangé par la bête.
La vie d’Angie est aussi à un tournant. Elle a toujours vécu auprès de La Grogne au sein de l’Undertown, un bar de quartier. Alors que son père adoptif tombe malade, les factures hospitalières s’accumulent et elle doit trouver une solution.
Ainsi, elle devient cambrioleuse et prend goût à cette nouvelle vie. Jusqu’à ce que la réalité se rappelle à elle !
Ces deux destins, à priori indépendants l’un de l’autre, se croisent dans un moment charnière.
Alors que tout les oppose, ils deviennent colocataires et apprennent à s’apprécier lors du confinement où ils n’auront d’autre choix que de vivre l’un avec l’autre.
Malgré tout, et vous l’imaginez, le récit ne s’arrête pas à de simples moments de vie. Revenant plusieurs fois en arrière, Ed Brubaker comble les trous d’un puzzle en pleine construction.
Qui a enlevé la tante de Jacob ? Par qui a été frappée Angie ? Ces questions auront toutes des réponses permettant d’explorer la violence mais aussi la tragédie de ces deux êtres qui ne demandent qu’à vivre comme n’importe qui.
C’est ainsi que Tracy Lawless fait son apparition.
Paradoxalement, même s’il est la clé à de nombreux problèmes, c’est un personnage annexe à ces deux histoires.
De retour en ville, lui aussi est à l’aube d’un renouveau.
L’écriture d’Ed Brubaker est toujours aussi fluide, malgré une forme narrative et littéraire classique.
Il n’a pas son pareil pour dépeindre des moments simples, percutés par une brutalité froide.
Et une nouvelle fois, il utilise l’amour comme une bulle face à cette violence qui malheureusement ne peut qu’éclater devant la cruauté des hommes.
Un soupçon d’autobiographie

Il arrive régulièrement à Ed Brubaker d’écrire ses récits en puisant dans sa propre histoire.
Ainsi, comme il l’explique dans la postface de l’album, Les acharnés trouve son origine dans un mail d’Eddie Muller (spécialiste de polar), annonçant au scénariste qu’il vient de récupérer une valise de scénarios appartenant à son oncle.
Cette valise avait été dérobée à sa tante, il y a des années.
Et cette anecdote sert de base à un des moments marquants de Jabob lors de son passage à Hollywood.
De là à voir en lui comme une émanation d’Ed Brubaker, il n’y a qu’un pas.
Tout comme son personnage, le scénariste connait bien la ville du cinéma. Il s’en est fait l’écho à plusieurs reprises, notamment en rendant hommage à son histoire dans Fondu au noir. Déjà une histoire de scénariste !
Ainsi, le premier chapitre consacré aux déboires de Jacob lors du tournage de la série trouve une résonance certaine avec le vécu du scénariste.
Tout d’abord parce qu’il a lui-même écumé les studios sans jamais pouvoir y faire sa place.
D’une certaine façon, l’adaptation de Criminal est la récompense d’années de labeur, même s’il reste assez conscient des hypocrisies de la machinerie hollywoodienne.
En effet, on découvre les coulisses des studios et ses intervenants qui, derrière de belles paroles, cachent du mépris. Pour eux, le créateur n’est rien d’autre qu’une caution pour amadouer les fans.
Et puis, il y a l’angoisse de l’auteur. Celle d’une adaptation qui ne traiterait pas son personnage avec les honneurs. Et vu les nombreux écueils, on comprend aisément cette crainte.
Il ne faut pas oublier qu’Ed Brubaker, lors de l’écriture des Acharnés, est lui même consultant pour l’adaptation de Criminal. Et là aussi, il est difficile de ne pas y voir un effet miroir.
Hollywood a toujours eu cette image d’attirance / répulsion.
Simon Spurrier l’a merveilleusement mis en scène dans Dead in America
Et si, Ed Brubaker n’est pas aussi extrême, le destin de Jacob démontre une certaine méfiance envers cet univers perverti par l’argent, l’envie, la jalousie et ce culte absolu de la jeunesse « éternelle ».
Ce qui n’empêche pas Jacob d’être aspiré par le système, tombant lui aussi dans le piège de la célébrité.
Mais cette expérience est essentielle pour remettre en question les choix d’un auteur.
Celui de privilégier son indépendance face aux grands studios.
En son temps, Ed Brubaker et Sean Phillips ont prouvé, notamment avec Criminal, que le succès pouvait se faire en dehors du mainstream.
Maintenant, à eux de ne pas se trouver une nouvelle fois happés par le système.
Une équipe gagnante

Que dire qui n’a pas déjà été dit sur le dessin de Sean Phillips ?
Un trait brut, un encrage sec, une narration millimétrée, peut être un poil classique mais parfaitement en adéquation avec les scénarios d’Ed Brubaker.
En prime, depuis plusieurs années, il a même intégré son fils, Jacob Phillips, à l’aventure.
Si les premiers pas du jeune artiste ont été laborieux, il a su trouver sa voie tout en tentant de nous faire oublier les sublimes couleurs de Val Staples.
Cependant, depuis quelques temps, on le voit exprimer une certaine fatigue.
Le dessinateur exprime de plus en plus l’envie de faire autre chose que du polar.
Or, avec Les acharnés, il se retrouve une nouvelle fois emprisonné par un genre qu’il connaît par coeur et sur lequel il n’a plus rien à prouver.
On en est presque à se demander s’il n’envie pas la liberté de Jacob qui se met à l’anthropomorphisme pour sa nouvelle série.
L’avenir, malheureusement, n’ira pas vers cette voie.
Le duo a annoncé un nouvel opus à la série Criminal !
En résumé
Après 4 ans d'absence, Les acharnés signent le grand retour de la série mythique d'Ed Brubaker et Sean Phillips : Criminal.
Pour l'occasion, le duo s'intéresse aux destins croisés de deux personnages "secondaires" de la série : Jacob et Angie.
À travers Jacob, on découvre le parcours d'un auteur de comics, happé par le système hollywoodien.
Par celui d'Angie, on suit une jeune fille dont la vie a été bousculée et qui tente de se reconstruire tant bien que mal.
Deux vies indépendantes et pourtant connectées qui croiseront sur leur chemin celle de Tracy Lawless.
L'écriture d'Ed Brubaker est toujours limpide et on se régale devant ce récit en résonance totale avec son auteur.
Sean Phillips, quant à lui, excelle toujours autant, même si ce retour semble éloigné de ses envies "d'autre chose".
Un album presque parfait, si ce n'est un prix légèrement prohibitif au vu de la pagination.
C'est d'autant plus regrettable que, jusque là, Delcourt nous avait épargné ce genre d'écueil.


Prix et récompenses
- Eisner de la meilleure mini série pour Le dernier des innocents – 2012
- Eisner de la nouvelle série -2007