Retrouver Marine Carteron après ma lecture de Pallas était comme une évidence. Cependant, je tournais autour de ce court roman Les Effacées sans oser y plonger. Encouragée par des lectrices amies, je me suis lancée et bien m’en a pris ! J’y ai retrouvé la flamme féministe de l’autrice avec une bonne pincée d’histoire picturale et cette tendresse qu’elle porte aux adolescentes.


Joséphine et Virginie
– Putain de Lucas, putain de musée, allez tous vous faire foutre…
Joséphine, une jeune lycéenne de 17 ans, est coincée dans un placard au Musée d’Orsay. Elle n’avait pas l’intention d’y rester et d’y rencontrer des oeuvres en solitaire en dehors des heures de visite. Non, elle y a été enfermée par Lucas et sa bande. Une vengeance pas finaude pour avoir s’être refusée à lui…
D’abord, il y a la honte d’avoir subi ce harcèlement. Puis vient la tristesse qu’on n’ait pas remarqué son absence. Même sa prof, Mme Bourgeron, ne s’en est pas rendue compte… En plus, le jour de son anniversaire !
Jo ne voulait pas venir à Paris, encore moins pour visiter un musée.
Un musée. C’est bien une idée de prof ça.
La culture, l’ouverture sur le monde, l’émancipation par l’art, des oeuvres à citer pour le bac.
Conneries.
Comme si la prof avait la moindre idée de ce qu’est son monde.
Comme si ce musée avait le moindre rapport avec la vie qu’on lui destine.
Alors qu’elle déambule dans les allées du musée, Joséphine entend une voix. Elle n’est pas seule !
Quelle n’est pas sa surprise de constater que cette voix, féminine, lui parvient d’un tableau : L’Homme blessé de Gustave Courbet. Il n’y a pourtant qu’un homme sur cette oeuvre… Mais Joséphine va vite comprendre que la voix s’appelle Virginie, et que si on ne la voit pas c’est que le peintre l’a effacée !

Dès lors, une étrange discussion s’ouvre entre les deux jeunes femmes, à deux siècles d’intervalle. Elles sont si différentes mais vont vite se rendre compte que le destin de l’une – voire de plusieurs – va redonner courage et détermination à l’autre.
Un nom, un visage et une histoire à chacune
Marine Carteron réussit la fusion assez risquée de personnages vivant à des époques et des lieux différents, tout en préservant le ton et les préoccupations de chacune.
Pour ce faire, elle manie la langue avec finesse, usant de la versification pour les paroles et les récits de Virginie, tandis qu’elle réussit à capturer les mots et les expressions des ados de notre époque à traver la voix de Joséphine.
Les échanges entre elles permettent de remonter le fil de leur vie et de dessiner un passé dans lequel la place des femmes, notamment dans le milieu de l’art, était plus que fragile mais aussi de tisser des liens avec le présent de Joséphine qui va profiter de cette expérience pour comprendre qu’elle a fait les bons choix et que son consentement n’était pas une option.
Marine Carteron nous dévoile aussi les dessous des oeuvres du musée d’Orsay, et particulièrement de cinq femmes qui ont « subi » l’effacement : Virginie Binet (l’effacée de Courbet), Victorine Meurent (l’Olympia de Manet), Constance Quéniaux (le modèle de l’Origine du monde) ou encore Jeanne Duval (amante de Baudelaire et effacée de l’Atelier du peintre) et Eyphrasie Proudhon (effacée elle aussi).

Parce que, comme le dit Virginie :
Paris est un livre d’histoire
Qui se conjugue au masculin.
L’autrice redonne à toutes ces femmes oubliées leur place aux côtés des grands artistes et penseurs du XIXe siècle.
Pourquoi lire Les Effacées ?
Les Effacées est un court roman à mettre entre toutes les mains. Marine Carteron prête sa voix à ces femmes "oubliées" de la peinture du XIXe siècle, ces "repentirs", leur redonnant, par la même occasion, une place dans l'Histoire. Elle fait également dialoguer deux jeunes femmes de générations différentes qui partagent une volonté féroce d'affirmer leur identité et leurs sentiments.
Avec la complicité de Mathilde Foignet qui illustre cette "nuit au musée" féministe, Marine Carteron nous prouve que la sororité n'a pas d'âge.

