Allemagne – 1932
Alors que le parti nazi est en pleine ascension, une partie de l’Allemagne fait la fête.
Folker, publicitaire de métier, croque la vie à pleine dent lors de soirée endiablée où sexe et alcool enivrent les corps. Un soir, alors qu’il rentre chez lui, il sauve la vie de Rudy Kantz.
En remerciement, le jeune homme l’invite dans un bar de quartier pour lui payer une verre. Cependant, il ne s’attendait pas à pas tomber dans un tel guêpier.


Au bord du gouffre
« Ne voir que le positif »

Le point de départ de L’enfance des ruines de Pacal Rabaté est une gravure allemande de 1926. On y découvre des hommes et des femmes, dansant coude à coude, au bord d’un précipice, le sourire aux lèvres. Cette image au symbolisme évident sert de base à une oeuvre saisissante dont la résonance avec l’actualité est frappante.
Nous sommes en Allemagne en 1932, 7 ans avant le début de la seconde guerre mondiale, 1 an avant qu’Hitler ne soit nommé chancelier, s’apprêtant à mettre fin à la démocratie allemande. Pour le moment, l’insouciance prime. Sorte de métastase des « Années folles », la population allemande « privilégiée » profite d’une liberté sociale, culturelle, intellectuelle et sexuelle, sans se rendre compte de ce qui se joue réellement en coulisse.
L’ignorent-elle vraiment ? Alors que certain.es vivent des nuits de luxures, d’autres subissent la crise économique de plein fouet. Celle-ci est d’abord symbolisé par le Professeur Kantz, venant quémander une tranche de jambon à son aimable voisin Folker. En réalité, ce dernier n’imagine pas la misère sociale qu’il côtoie. Et à deux reprises, il sera étonné de découvrir les conditions de vie réelles de certains proches.
Est- il naïf ou aveugle au point de ne pas voir le monde qui l’entoure ? En fait, Folker, accompagnée de sa soeur Ingrid et de son mari Lincoln, vivent une sorte de parenthèse enchantée. Il a choisit de « ne voir que le positif » mais il faut bien admettre qu’il peut se le permettre. Publicitaire, avec un sens accru de la formule, tout semble lui sourire. Charmeur, il fait la rencontre d’Ada, une danseuse, avec laquelle il entamera rapidement une relation amoureuse atypique. L’homme croque la vie à pleine dent : il danse, s’enivre d’alcool et d’amour avec comme seul impératif, un travail qui ne lui demande guère d’effort.
Folker n’est pourtant pas un profiteur, ni un capitaliste cynique. Ouvert d’esprit, il accepte autant la différence de statut d’Ada que la couleur de peau de,Lincoln. On peut même le voir comme un progressiste, refusant tout militantisme politique. Il préfère les discussions avec sa soeur à propos de l’art, permettant à Pascal Rabaté d’exposer son point de vue sur la chose.
D’une certaine façon, Folker n’est pas si éloigné d’une certaine gauche, ouverte sur la société mais complètement déconnecté de la réalité du terrain.
Comme à son habitude, l’auteur n’a pas son pareil pour croquer de protagonistes plus vrais que nature tout en explorant leurs failles et autres contradictions. La couverture résume parfaitement cela. Des couples dansent le sourire aux lèvres sans remarquer la crevasse qui s’agrandît à leur pied. Au final, L’enfance des ruines explore cet aveuglement volontaire plus ou moins volontaire.
Pour eux, Aucune inquiétude à avoir. Pourtant, alors que la bourgeoisie s’amuse, le peuple grogne, s’apprêtant à céder aux appels d’un fascisme répugnant.
Folker n’ignore pas la montée du nazisme mais il ne la subit pas. Jusqu’au jour où…
Prise de conscience tardive

L’enfance des ruines fait un parallèle glaçant entre la montée du nazisme et l’ignorance d’un peuple, optant pour la jouissance plutôt que la résistance.
En 1932, le parti nazi est au porte du pouvoir. Son antisémitisme et son autoritarisme est connu, notamment des gens « lettrés » comme Folker et Ingrid. Malgré tout, le nazi fait parti du « décor », comme une vieille tâche sur un costume qu’on adore porter.
Pourtant, Le mal est déjà bien présent. Alors que Lincoln explique à son beau frère la chance d’être dans un pays où sa couleur de peau ne pose aucun problème, l’auteur contrebalance ce discours par les regards suspicieux et haineux des personnes qui l’entourent. En effet, Lincoln, ayant quitter les Etats-Unis par crainte pour sa vie, se croit enfin libre d’être comme il est. La scène du zoo lui démontre, de façon cinglante, à quel point tout cela n’est qu’une supercherie.
Folker suit, en quelque sorte, le même chemin. En sauvant Rudy, il se confronte à une réalité qu’il a toujours fuit. En effet, Rudy est un membre actif du parti nazi. Lorsque Folker l’apprend, il est forcément décontenancé. Il n’adhère aucunement aux idées du parti et lors d’une soirée enivrée, il découvre la haine, le racisme et la violence qui gangrènent ces hommes. Rudy a beau avoir une tête d’ange, il ne cessera de pousser le publicitaire sur ses derniers retranchements, allant jusqu’à l’amener dans les bas fonds de la société allemande. L’objectif est de convaincre voire plus.
Pascal Rabaté s’amuse des contradictions de l’être humain comme ce nazi proclamant la supériorité de la race aryenne alors qu’il est brun et gros.
Rudy se dit attaché à Folker et pourtant, il va briser sa vie. Petit à petit, le malaise s’installe. Par les actions frontales de Rudy, on découvre les insultes, les menaces et la violence du fascisme. Folker le comprend mais bien trop tard.
La fin s’avère cruelle. Pour Folker qui devant cette avalanche de prospectus comprend avec effroi son erreur. Mais aussi pour nous qui connaissons, à travers le monde, une poussée inédite des parti d’extrême droite. Comme si le passé venait se rappeler à notre bon souvenir.
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution en temps de crise. » Bertold Brecht
Du grand Rabaté

J’aime beaucoup le travail de Pascal Rabaté, autant pour son amour des petits gens que pour ses grands récits. Si Ibicus reste son chef d’oeuvre, L’enfance des ruines pourrait bien lui dérober la première place.
Graphiquement, L’enfance des ruines reste proche de son style habituel mais on sent un travail de minutie fascinant. Avec un sens de l’observation sans commune pareil, Pascal Rabaté croque les gens tels qu’ils sont , sans embellis, ni caricature. Par un trait tremblotant, il s’empare des corps et de leur gestuel, en leur offrant une humanité vibrante. Au contraire, les couleurs se veulent plus « extrême’ voire brutale dans les choix de tonalités. Elles expriment l’ambiance du moment entre le vert d’une nuit chaleureuse et le rouge, symbole d’excès et de colère.
Les noirs sont profonds, reflétant tantôt l’atmosphère enivrée des nuits de débauche, tantôt le désespoir de protagonistes pris dans un tourbillon infernal.
Pascal Rabaté, c’est aussi tout un travail autour de la narration. Entre gros plan expressif, scènes d’extérieures cinématographiques, on se régale d’un précision qui joue autant dans le symbolisme quand les petits détails. La vie est omniprésente. Elle vibre autant dans les ruelles crasses que par le biais d’une fenêtre entr’ouverte. Tout est essentiel et on comprend en quoi cette oeuvre a été difficile à accoucher, demandant de multiples retouches afin de trouver l’équilibre idéal.
En résumé
L'enfance des ruines de Pascal Rabaté est une petite merveille, une oeuvre graphique intense, sensible , douce et amère.
À travers le parcours de Folker, dans l'Allemagne des années 30, l'auteur dépeint l'aveuglement de toute une partie de la société face à la montée du nazisme. Pourtant ouverte d'esprit, cette population privilégiée se vautre dans la luxure, choisissant volontairement de "ne voir que le positif".
L'auteur, sans aucune rancoeur, fustige cette déconnection de la réalité qui, à un moment donné ou un autre, ne peut qu'exploser au visage. C'est la fameuse crevasse sous les pieds des ces hommes et ces femmes, dansant sans prendre en compte le monde qui les entoure.
Graphiquement, L'enfance des ruines est une oeuvre époustouflante, d'une beauté rare où le trait brute vient se confronter à des choix de couleurs percutantes.
L'enfance des ruines est une oeuvre puissante mais aussi une mise en garde. ce qui s'est passé hier pourrait bien être de retour demain !
Un coup de coeur évident pour une lecture essentielle !

