Goetz (‘Fane / Didier Cassegrain)

Lorsque les humains débarquent sur Elda Gadae, la cohabitation avec les autochtones se passe sans trop de heurs. Mais les hommes étant ce qu’ils sont, ils ne peuvent s’empêcher de coloniser et d’exploiter à l’extrême les ressources de cette nouvelle planète.
Ainsi, une rébellion éclate et l’un de ses chefs, Goetz « le batard », se démarque par son acharnement et la férocité de ses actes.
Rien ne lui résiste et il ne respecte personne. Seul lui importe la victoire !

« Le diable et le bon Dieu » sauce barbare

Écrit par ‘Fane, Goetz tient son origine d’une pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre datant de 1951, Le diable et le bon Dieu.
Cette oeuvre, découverte au lycée, a profondément marqué l’auteur.
Si Goetz n’est pas une adaptation en tant que telle, elle en reprend certains personnages et la base d’un homme cruel, se retrouvant à faire le bien par défi.
Si Jean-Paul Sartre traite des rapports entre l’homme et Dieu, ‘Fane s’éloigne de cette approche en remplaçant la spiritualité par la technologie.
Malgré tout et comme nous le verrons, la divinité n’est pas non plus absente du récit, prenant même des atouts d’humains.

Goetz, ainsi, pioche ses références dans de multiples cultures, allant de la littérature classique à la bande dessinée, de Thorgal à La planète des singes, de Conan au Dernier des Mohicans. Les inspirations sont nombreuses, qu’elles soient conscientes ou non.

Le goût du sang

De l’aveu même de son scénariste, Goetz ne se démarque par pour son originalité.
Ce qu’il raconte, les thématiques qu’il aborde, sont des classiques de la littérature en tout genre, fonctionnant comme un effet miroir à notre société.

Si on prend la position des hommes en arrivant sur cette nouvelle planète, elle n’est pas éloignée de celle des colons débarquant pour la première fois aux Etats-Unis.
D’ailleurs les rapprochements sont nombreux. La collaboration des premiers temps se transforme petit à petit en relation de domination face à l’occupant légitime des terres.
En réalité, le peuple d’Elda Galdae est dans la même position que les indiens d’Amérique et sa rébellion est légitime.
En cela, on pourrait presque faire de Goetz un chef de guerre, voire un résistant.

Mais, le guerrier n’a rien d’un héros. Il n’hésite pas à trahir son propre camp, pour assouvir sa soif de contrôle. Trouvant ses origines dans un mixe entre Thorgal et Conan avec des bouts de Gengis Khan, le barbare se complait dans une cruauté sans limite.
Le goût du sang l’habite littéralement et il ne montre de respect pour rien ni personne. Goetz est un conquérant impitoyable, d’une brutalité et d’une misogynie sans borne.
D’ailleurs, sa relation avec Katerine est pour le moins particulière. Esclave et amante, il se montre violent dès que cette dernière lui montre des brides d’affection. Comme s’il refusait d’admettre quelques sentiments envers cette esclave à la langue bien pendue. Cette histoire amour / haine prendra d’ailleurs une tournure tragique sur la seconde partie.

Le récit multiplie les genres. Science fiction et fantaisie, ‘Fane n’hésite pas à fusionner la technologie de la cité terrienne à des traditions traditions divines, impactant les puissances en place.
Ainsi, Goetz entame des alliances inattendues, lui apportant les pouvoirs nécessaires pour se jeter dans une bataille, apparemment perdue d’avance.
Malgré tout, les dieux ne sont pas mieux lotis que les humains. Colériques, envieux voire cocus, leurs imperfections les rapprochent plus de la mythologie grecque que de la culture chrétienne.

Tenter de faire le bien

Si le récit tourne essentiellement autour de son personnage principal, quelques protagonistes secondaires se font une place tant bien que mal. Tant bien que mal car il faut bien avouer que leur développement peut paraître chaotique, notamment celui de Nasty l’éclaireuse.
Heinrich est un cas particulier. Présenté comme le médecin de la citadelle des Worms, il se retrouve à marchander avec Goetz.
En effet, le médecin, homme de science, supplie pour qu’on épargne les intellectuels de la cité, derniers détenteurs du savoir terrien.
Goetz fait preuve d’une certaine perversion, en épargnant l’homme. Ainsi, il ne peut échapper à ses responsabilités.
Le guerrier se pense au dessus de la masse. Pourtant, Heinrich réussit à le piéger en lui proposant un défi qu’il ne peut refuser : devenir un homme de bien.

À partir de ce moment, le récit prend une tournure étonnante, démontrant que cet acte de rédemption ne suffit pas à élever tout un peuple vers la paix.
Ainsi, on comprend que la brutalité de Goetz était un outil pour calmer les appétits de chacun. Devenu cet agneau « christique », il perd petit à petit de son autorité.
‘Fane pense qu’il a expurgé toute notion spirituelle de sa réécriture. Pourtant, il est difficile de ne pas voir dans la transformation de Goetz une sorte d’écho au Christ.
Le refus de toute violence, le sacrifice jusqu’à la trahison des siens, amenant à la mort de ses plus proches serviteurs puis à son exil.
La paix ne se décrète pas d’une simple parole.

La fin du récit, en plus d’être tragique, pose un constat amère sur la nature humaine.
Sommes-nous condamnés à la violence ? La question est posée et la réponse n’est guère plaisante !

Un travail à quatre mains

À première vue, Goetz reflète assez bien la patte graphique de Didier Cassegrain.
L’ayant découvert avec sa première bande dessinée, Tao Bang, bien avant ses adaptations de Michel Bussi, je suis ravi de le retrouver sur un univers dont il maitrise à merveille les codes.
Certes, on lui reprochera sans doute de ne pas assez fignoler ses arrières plans, laissant les remplissages à sa palette graphique. Mais son trait est toujours aussi vif, expressif, saisissant les mouvements d’un coup de crayon rapide.
il y a une « fausse  » simplicité dans le dessin de Didier Cassegrain que j’admire, mélange de design puissant et d’une mise en page réfléchie.

Cependant, cet album a une particularité, parfaitement exposée dans les bonus de fin.
‘Fane, lui-même dessinateur, a proposé à Didier Cassegrain une version de son scénario, entièrement storyboardé.
Si, dans l’ensemble, le dessinateur respecte les propositions de son scénariste, on peut remarquer à plusieurs reprises de subtils changements, notamment de champs / contre champs.
On y parle de point de vue, de sens de lecture, de positionnement. Les débats sont intéressants et permettent de découvrir une étape essentielle à la bonne réalisation d’un album.

Point intéressant, on apprend que depuis Hope, datant de 2020, ‘Fane avait décidé de laisser tomber le dessin. Si cette décision provient d’une frustration après une commande ratée, elle exprime assez bien la peur de voir son dessin se dégrader au fil du temps.
Avec sa version de story board, on peut remarquer qu’il en a encore sous le pied et il faut espérer que cette expérience lui aura redonné le goût de retrouver rapidement sa table à dessin.

En résumé

Goetz de 'Fane et Didier Cassegrain est une oeuvre à la frontière des genres. 

Trouvant ses origines à travers une relecture de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre, le récit de 'Fane met en scène un barbare violent et sans aucun scrupule qui, une fois la victoire acquise, se lance dans un tout nouveau défi : faire le bien.
Cet homme qui a toujours vécu sur un champ de bataille comprend qu'il est plus facile de faire la guerre que la paix.

Si le récit s'articule parfaitement autour de la personnalité de Goetz, on regrettera cependant que les protagonistes secondaires n'aient pas eu les mêmes attentions.

Graphiquement, on retrouve le trait sec et vivace de Didier Cassegrain et les amateurs de technique se régaleront des bonus, exposant avec détails la création d'un album à quatre mains.

Une oeuvre non sans défaut
mais sincère dans sa démarche et dans sa proposition.
Bulles carrées

Pour lire nos chroniques sur :

  • Thorgal

  • Conan le barbare (Aaron)

Laisser un commentaire

Retour en haut