Le héros (David Rubin)

Héra ne peut le supporter.
Deux enfants vont naître et l’un d’entre eux est le fruit des multiples infidélités de son mari, Zeus.
Manipulant la destinée, elle offre à Eurysthée le pouvoir, imposant son commandement sur le jeune Héraclés.
Ainsi, avec le concours de la déesse, il envoie le jeune homme accomplir des missions périlleuses dont l’objectif caché est la mort.
Un seul problème subsiste : Héraclés survit, devenant ainsi le héros de tout un peuple.

Mythologie moderne

12 travaux pour une vie de héros

Le Héros de David Rubin aurait pu être une énième adaptation des 12 travaux d’Hercule.
Or, des adaptations de ce récit mythologique, on en a à la pelle. Au cinéma, en roman, en bande dessinée et même en dessin animé, le héros grec a eu de multiples interprétations, de la plus fidèle à la plus incongrue.
Héraclés, à l’instar de Thor, est même devenu un personnage de comics à part entière.

Malgré tout, on est en droit de se poser la question : en quoi Le Héros se démarque du lot ?
Il y a déjà un propos général, résumé dans son prologue, visant à faire le lien entre la mythologie grecque et celle, plus moderne, des héros et héroïnes de comics. Mais, nous y reviendrons sur la seconde partie.

Tout d’abord, il y a l’adaptation en tant que telle.
Et dès les premières pages, on découvre un décorum qui, s’il prend sa source dans une base antique, fait la part belle au monde moderne.
Ainsi, on ne sera pas étonné de découvrir Hermès au volant d’un bolide ou Héraclès voyageant en avion.
Même certaines créatures trouvent leurs origines dans une technologie des plus évoluées.

Néanmoins, l’auteur espagnol reste plus ou moins fidèle à l’esprit du mythe. Il en reprend la source, certains évènements fondateurs, nous amenant inévitablement jusqu’aux fameux 12 travaux du héros.
Cependant, il ne s’empêche pas d’en modifier la structure, voire la chronologie initiale.
Ainsi, si un des éléments tragiques de la vie d’Héraclès se situe avant les travaux, David Rubin préfère le mettre en scène plus tard pour en faire un moment fondateur de l’évolution du héros.

De même, ses relations avec Eurysthée se rapprochent plus d’un ainé tyrannique que de l’ennemi du héros.
D’ailleurs, le réel adversaire d’Héraclés est davantage Héra, faisant du tyran un simple pion pathétique et lâche. Eurysthée impose son autorité mais, en réalité, il reste un être servile et effrayé par le gourou de la plus grande déesse de l’Olympe.
Cependant, l’un comme l’autre ont un point commun : il hait le héros pour ce qu’il représente.
Pour la déesse, c’est le fruit de l’infidélité de son mari, pour Eurysthée, c’est le guerrier qui réussit tout ce qu’il entreprend, adulé par le peuple… contrairement à lui !
Il est l’antithèse d’Héraclés qui, travaux après travaux, ne cesse de performer.

D’ailleurs, plus que de travaux, David Rubin parle de missions qui, petit à petit, façonnent sa stature du héros.
Il reprend, en grande partie la chronologie des 12 travaux, tout en en modifiant leur déroulement et les répercussions de chacune de ses victoires. Néanmoins, il y ajoute sa sauce, en y incorporant notamment le mythe de Prométhée.
Si les premières missions font la part belle à l’action, petit à petit, la psychologie prend le dessus, allant jusqu’à la psychanalyse, notamment lors de l’épreuve des fameuses pommes d’or.

Le héros est bien plus qu’un étalage d’épreuves redondantes. David Rubin y explore la naissance, les victoires mais aussi les drames d’un héros aboutissant à une confrontation finale digne des grands récits mythiques.
Par ce biais, il se fait l’écho d’une mythologie plus actuelle : celle des super-héros de comics.

Résonance mythologie

En effet, plus qu’une adaptation des 12 travaux d’Hercule, Le héros est un hommage sincère et touchant à culture geek et plus précisément à celle des comics.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’album s’ouvre sur un enfant qui lit un comics en s’imaginant devenir le créateur de futurs récits.

Parmi ces créateurs, Jack Kirby ressort immédiatement. La page du comics lu par le gamin y fait d’ailleurs écho.
L’auteur américain, à qui l’on doit la création d’une partie des grands super-héros américains, est aussi connu pour avoir développé sa propre mythologie à travers les New Gods.
Or, il est évident qu’avec ce récit, David Rubin cherche à faire la fusion entre mythologie grecque et mythologie superhéroïque.
Certes, le lien a été établi depuis longtemps mais il est le premier à le rendre aussi palpable.

Effectivement, son Héraclés tient plus du superhéros que du héros mythique grec, autant pour sa puissance que pour son évolution, évoquant aussi celle du comics américain.
Le récit se découpe en 3 périodes : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.
De jeune enfant naïf, s’émouvant du meurtre d’un mouton par Eurysthée, il devient l’adolescent découvrant la sexualité puis un adulte désabusé avant un dernier acte de bravoure.
On retrouve ce changement de tonalité dans le découpage en deux volumes, avec un premier plus lumineux et un second beaucoup plus sombre.

Le second volume reprend la structure de la chute puis la renaissance du héros, nous renvoyant notamment vers le Daredevil : born again de Frank Miller.
La question du deuil, de la responsabilité, reste prégnante, apportant une émotion là où on ne l’attendait pas vraiment.
Du simple easter eggs à des protagonistes récurrents comme Diane, rappel évident à Wonder Woman, ou Iolas le sidekick- et plus que cela- du héros, les références sont nombreuses.
Outre les personnages, David Rubin s’amuse aussi avec la structure allant jusqu’à mettre en scène un chapitre en forme de « What if », se demandant ce que serait devenu Heraclés s’il avait été au commande du royaume à la place d’Eurysthée.

À travers cette figure, David Rubin réfléchit au concept même d’héroïsme et à l’image qui en découle.
La réputation, les foules en liesse puis les adaptations en films et les produits dérivés sont une critique à peine déguisée d’une industrie dénaturant les valeurs intrinsèques de ses personnages.
En tant qu’auteur, il rappelle que ces aventures sont aussi le véhicule d’un propos social fort de tolérance et opposant l’héroïsme à l’absolutisme.

Malgré tout, Héraclés n’est pas infaillible. Il commet des erreurs, reste manipulable, se montrant impulsif, colérique et destructeur.
C’est un pur héros de dramaturgie, ne pouvant échapper à sa destinée. S’il n’est pas un héros solitaire, il reste condamné à vivre seul, comme si toute retraire paisible lui était impossible.
Cette fatalité est d’ailleurs un des éléments constructifs du mythe du super-héros, parfaitement résumé par cette phrase iconique : « De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. »

Cartoon pour adultes

Bien que ce ne soit pas le premier album de David Rubin, c’est avec ce diptyque que je découvre ce dessin si atypique dont je suis littéralemet devenu amoureux.
Bien avant qu’il débarque sur le marché américain, aux côtés de Matt Kindt et/ou Jeff Lemire, David Rubin était un auteur complet d’une inventivité folle.

À première vue, ses designs cartoonesques, ses couleurs flashy et son trait arrondi aux encrages gras et prononcés, n’ont absolument rien à voir avec les comics.
En réalité, il est le trait d’union entre l’iconographie stylistique de Jack Kirby et la souplesse d’Osamu Tezuka.
Là aussi, la fusion est complète, donnant un dessin unique aux multiples références, passant de David Bowie au Guernica de Pablo Picasso.
Outre la générosité imprégnant les pages de ces albums, on découvre un auteur avec un sens aigu de la narration, s’amusant avec les formes des cases pour dynamiser, voire dynamiter, une scène d’action. Il va jusqu’à manipuler les onomatopées pour qu’une colonne vertébrale brisée devienne un code graphique inattendu.

L’ensemble reste fluide, souple, presque enfantin alors que la tonalité est clairement adulte.
En effet, derrière cette rondeur, se cachent une violence et un érotisme l’éloignant immédiatement du jeune public.

Le Héros reste, encore à ce jour, un de ses meilleurs récits.
Une oeuvre à découvrir absolument, d’autant plus qu’elle est encore dans le catalogue de Rackham !

En résumé

Le héros de David Rubin est une oeuvre méconnue mais majeure de la bibliographie de l'auteur espagnol. 

À travers cette adaptation revue et corrigée des 12 travaux d'Héraclés, David Rubin explore la figure du héros, de ses premiers pas jusqu'à ses derniers jours. Il établit ainsi le lien entre le mythe du héros grec et celui, plus moderne, des super-héros de comics.


Ainsi, Héraclés n'accomplit plus des exploits mais des missions au profit d'un peuple lui vouant un culte. D'un point de vue narratif, l'oeuvre est brillante, montrant l'évolution d'un héros à travers ses victoires mais aussi ses drames.

À ce niveau, si le premier volume est lumineux, le second se veut plus sombre, violent et tragique.

Graphiquement, on y découvre, bien avant son arrivée sur le marché américain, un auteur atypique, avec un dessin tout en rondeur , aux couleurs flashy mais à la tonalité très adulte.

Un véritable coup de coeur et un hommage sincère aux héros de comics et à leurs auteurs.
Bulles carrées

Pour lire nos chroniques sur :

  • Herakles

Laisser un commentaire

Défiler vers le haut