Hamnet (Maggie O’Farrell)

Passée à côté de l’adaptation d’Hamnet au cinéma par la réalisatrice Chloé Zhao, que j’aime pourtant beaucoup, je ne voulais pas rater la lecture du roman original de Maggie O’Farrell, paru en 2020. Si William Shakespeare est évidemment présent dans cette histoire inspirée de sa vie intime et familiale, le récit est bien plus personnel et sensible, suivant tour à tour Agnes, la mère, Judith et Hamnet, les jumeaux, ainsi que les proches, confrontés à la maladie qui décime cette époque : la peste.

Une histoire d’amour

Tout part d’une note historique : en 1596, Hamnet, le fils du couple Shakespeare, meurt à 11 ans de la peste. Quatre ans plus tard, William Shakespeare écrit sa célèbre pièce de théâtre Hamlet. Les deux prénoms, interchangeables à l’époque, sont liés par le deuil qui a bouleversé la famille.

Si le roman se propose de nous raconter ces moments douloureux, l’oeuvre est bien plus ample et ambitieuse. En parallèle des dernières heures du garçon, Maggie O’Farrell tisse les liens qui unissent sa mère et son père, depuis leur première rencontre à l’adolescence jusqu’à leur mariage, la naissance de leurs trois enfants et le départ du futur célèbre auteur pour Londres.

Tout nait de cette relation mystérieuse et sensuelle entre William, jeune précepteur de Stratford, et Agnès, la soeur des enfants qu’il instruit. Deux âmes sensibles et à part, chacune à leur façon, dans leur propre famille.

William est rêveur et peu ambitieux. Il a une relation conflictuelle et même violente avec son père, qui pèsera sur sa soif de reconnaissance artistique.

Agnès, elle, est une jeune femme née d’un premier mariage, initiée à la connaissance des plantes et des remèdes guérisseurs. Elle semble même lire dans les êtres et communiquer avec les esprits.

Lorsqu’on le lui demandait, la fille – une femme, désormais – retirait son gant de fauconnier, prenait la main des gens pendant quelques instants et pinçait leur chair entre le pouce et l’index, là où toute l’énergie de la main se concentre, avant de leur faire part de ce qu’elle ressentait. Ce geste, disaient certains, vous étourdissait, vous vidait, comme si la fille absorbait toute l’énergie contenue en vous ; d’autres le disaient revigorant, revivifiant, telle une pluie qui vous tombe dessus. Tout se déroulait sous les cercles que son oiseau décrivait dans le ciel, les ailes déployées, poussant des cris comme des avertissements.

De cet amour naitront trois enfants : Susanna puis Judith et Hamnet, des jumeaux.

Maggie O’Farrell décrit avec minutie et poésie les liens qui se tissent entre les les personnages, les difficultés rencontrées par le jeune couple pour trouver sa place dans la famille Shakespeare et l’éloignement de William pour Londres où il prendra son envol en tant qu’auteur dramatique. Le point de vue d’Agnès est le plus mis en valeur, offrant aux lecteurs toute sa sensibilité et son rapport au monde naturel et vivant.

Une tragédie familiale

Ce qui fait la force d’Hamnet, c’est à la fois la puissance de la tragédie et l’aspect pictural et impressionniste du roman.

Tout est annoncé dès la première page : Hamnet va mourir. Le roman développe donc ses chapitres entre l’avant et l’après, alternant la scène centrale du point de vue du garçon jusqu’à sa mort et ce que furent ses parents au moment de leur rencontre et après son décès. Jusqu’à la représentation d’Hamlet sur scène.

Comme ses parents, ses proches et ses soeurs, on ne peut s’y résoudre mais la mort rôde et sa venue est une question de temps.

La tristesse pourrait être omniprésente mais Maggie O’Farrell nous offre des pages lumineuses et très poétiques, notamment grâce au personnage d’Agnès qu’un force vive semble porter tout au long du roman.

Elle se souvient d’avoir examiné leurs paumes, à lui et à Judith, lorsqu’ils étaient bébé, allongés ensemble dans leur berceau. Elle avait déployé ces mains miniatures, avait promené leurs doigts le long de leur ligne : les mêmes que les siennes en plus petit. Hamnet avait une fossette profonde, bien marquée, au centre de sa paume, comme dessinée d’un coup de pinceau, annonçant une longue vie ; les lignes de Judith étaient quant à elles mal définies, incertaines, s’essoufflaient pour réapparaître plus franchement plus loin. Cette vision avait fait froncer les sourcils à Agnès, lui avait fait poser les doigts sur ses lèvres — ces lèvres qui les embrassaient, sans cesse, avec un amour presque féroce, presque dévorant.

L’autrice dit avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité l’amour du couple, celui de la mère pour ses enfants, la perte, le deuil et la solitude. Chaque émotion respire à travers des gestes, des regards, décrits avec précision. Maggie O’Farrell est une orfèvre magicienne.

On ne ressort pas indemne de cette lecture. Et j’ai hâte de découvrir quel regard la réalisatrice Chloé Zhao a posé sur cette tragédie familiale si poignante.

Pourquoi lire Hamnet ?

Hamnet est un bijou à côté duquel il ne faut pas passer. L'écriture de Maggie O'Farrell est précise, poétique et sensible, offrant aux lecteurs et lectrices des moments intenses, lumineux et sombres, mais toujours profondément humains. Les moments qui mènent à la mort d'Hamnet sont habilement tissés et l'oeuvre réussit à rendre vibrante la tragédie familiale. 

Un véritable coup de coeur !
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