The junction (Norm Konyu)

Les disparitions de Lucas Jones et de son père étaient restées sans résolution.
Ainsi, la réapparition du fils, 12 ans plus tard, dans sa ville natale de Medford, s’avère étonnante.
En effet, le jeune garçon a gardé la même apparence, comme si le temps n’a eu aucune prise sur lui.
L’enquête piétine et l’inspecteur David King doute de l’identité réelle du disparu.
Aidé de la psychologue Jean Symonds, il tente de résoudre ce mystère à travers les souvenirs délirants du jeune homme, convaincu d’avoir vécu avec ses parents dans une ville étrange nommée Kirby Junction.

Un thriller implacable

À travers The Junction, on sent les années d’expertise de Norm Konyu, acquise au sein de boîtes d’animation aussi prestigieuses que Dreamworks, Nicklodeon et Cartoon Networks.
Downmlands, son premier roman graphique, était déjà une magnifique proposition malgré quelques défauts, notamment dans sa conclusion.
Avec The Junction, il met tout le monde d’accord.

Glénat, dans sa présentation , invoque un immanquable comparatif flatteur avec Twin Peaks, les films de Steven Spielberg ou les livres de Richard Matheson.
Je retiendrais davantage la première comparaison, notamment pour cette propension à nous happer dès la première page par une énigme des plus étranges.
Il ne serait pas étonnant que ce comics attire un jour l’attention d’un producteur, tant par son intrigue que par sa rythmique parfaitement calée à celle d’excellentes séries télévisuelles.

Le mystère est posé dès les premières pages.
Lucas Jones est de retour à Medford après avoir disparu pendant douze longues années. Seul, il est recueilli par son oncle et sa tante mais cette réapparition pose de nombreuses questions. En effet, le garçon n’a pas pris une ride, ce qui semble impossible.
L’inspecteur David King en est conscient et pense immédiatement à une supercherie, surtout que l’enfant reste mutique, se rappelant seulement avoir vécu avec ses parents dans une ville prénommée Kirby Junction. Or, aucune ville de ce nom ne semble vraiment exister.

Les pièces se mettent petit à petit en place. Après les premiers interrogatoires, quelques pièces à conviction dévoilent certains aspects de cette enfance perdue : un livre , des photos avec des amis inconnus au bataillon et d’autres bricoles dont nous découvrirons la signification ultérieurement.
Grâce à l’aide de sa psychologue, Jean Symons, Lucas se lance dans l’écriture d’un journal censé raconté ses années au sein de cette mystérieuse ville.
Mais ses témoignages paraissent incohérents, dénotant encore plus de l’instabilité du jeune garçon.

Reprenant la structure narrative de Dowlands, Norm Konyu découpe son intrigue en plusieurs récits, prenant la forme d’un puzzle à assembler.
L’étrangeté du vécu de Lucas Jones est évidente. Entre un nain de jardin trop bavard, des maisons avec de nouveaux habitants apparaissant du jour au lendemain, tout n’est que délires et fantasmagories.
Pourtant, certains éléments brouillent les pistes, comme ce touriste venant de Medford et qui disparait subitement ou les réactions de parents qui cachent clairement des choses à leur fils.

Chacun des récits construit un édifice solide, débouchant vers une résolution qui, pour certain.es, paraîtra évidente.
Néanmoins, si on comprend rapidement les tenants et les aboutissants de The Junction, l’ensemble est captivant et le double, voire triple, final s’amuse à jouer avec nos émotions de façon étonnante.

Spoiler

Alors qu’avec Dowlands, Norm Konyu envoyait son héros dans une sorte de purgatoire, avec The Junction, Lucas Jones et son père se créent eux même un monde transitoire.
En réalité, et on le comprend par le biais des cauchemars, Lucas Jones et ses parents ont été victimes d’un accident de voiture, dans lequel seule la mère a trouvé la mort.
Ainsi, il est donc question de deuil et du rapport entre la vie et la mort, ou comment faire d’un souvenir, une réalité voire un monde à part.

Il y a quelque chose de poétique, presque burtonnien, dans la vision de Norm Konyu.
En effet, pour rester avec sa femme, le père de Lucas s’enferme dans une réalité annexe dans laquelle il intègre son fils.
Par ce choix, il montre son refus de la mort de sa femme. On est loin de l’acceptation du deuil de Downlands.
Pire, alors que Lucas retrouve le chemin de la réalité, il comprend, au final, qu’il préfère revenir à The Junction.
Ainsi, il décide volontairement d’abandonner le monde réel, lui préférant une vie de famille figée dans le temps et l’irréalité.

Un graphisme unique

Nous avions déjà abordé l’approche graphique de Norm Konyu avec Dowlands.
J’avouais ne pas être un grand fan de son style graphique.
D’un certain point de vue, mon avis a un peu évolué avec The Junction.

Si je n’écarquille pas les yeux sur chacun de ses dessins, je dois admettre que son graphisme est unique, découlant d’une vision personnelle sûrement issue de son expérience pour les studios d’animation.
D’ailleurs, la simplicité de ses lignes n’est pas sans rappeler le travail de storyboard .
La mise en page est toujours aussi maitrisée, avec un soucis tout particulier pour la fluidité de lecture, sans pour autant céder au simple gaufrier.
Sur la forme, c’est souvent inventif pour ne pas dire malin.

Si le dessin peut paraître simple, les couleurs développent une atmosphère, reflétant la bizarrerie des histoires qui nous sont racontées. Les tons, les jeux de lumière et de dégradés apportent une richesse de texture au minimalisme du trait. Dans les annexes, l’auteur nous explique sa méthode de travail, mélange entre peinture et encre, combiné à une image vectorielle. Le rendu est bluffant.

Et, en réalité, si de premier abord je ne suis pas fan de son dessin, Norm Konyu fait partie de ses auteurs qui, à l’instar d’un Jeff Lemire, nous embarquent tellement dans leur récit, qu’on en vient à apprécier leur trait si caractéristique.

En résumé

Après Downlands, Norm Konyu est de retour avec The Junction, un récit aussi étrange que fascinant. 

À travers la réapparition étrange de Lucas Jones, Norm Konyu brode un récit composée de multiples histoires, formant petit à un petit un édifice des plus passionnants.
L'ambiance, véritable thriller fantastique, n'est pas sans rappeler l'atmosphère d'un Twin Peaks, surtout que le rythme choisi par l'auteur se cale parfaitement à cet aspect serial, nous tenant en haleine de la première à la dernière page.
Néanmoins, le ton et le final nous laissent sur une petite touche mélancolique dont l'auteur a le secret.

Qu'on apprécie ou non son dessin, son approche découle d'une véritable personnalité.

Une écriture haletante, un style graphique unique, une fin d'une grande sensibilité. On peut le dire, The Junction est un petit bijou.
Bulles carrées

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