Mots Tordus et Bulles Carrées

La bête (Zidrou / Frank Pé)

Novembre 1955 – Port d’Anvers.
Un navire rapporte dans ses cales une étrange créature.
La bête sauvage, au pelage jaune avec des points noirs, amaigrie par des conditions de voyage extrêmes, réussit à s’échapper grâce à l’inadvertance de ses geôliers.
Affaibli, il croise la route de François, un jeune garçon qui vient de se faire raser la tête.
Son crime : « être le fils d’un boche ! »

Transition vers l’âge adulte

La Belgique des années 50

Pluie et grisaille

Soyons rapide et concis, La bête de Zidrou et Frank Pè est un projet aussi inattendu qu’ambitieux, dépassant très largement le cadre de la simple réécriture type « vu par.. »
Jamais un album dédié au Marsupilami n’aura été aussi poignant et il faudra sans doute plusieurs années avant de revivre une telle expérience.

Tout d’abord, il y a cette bête, inconnue et sauvage.
Une bête qui prend ses « quartiers » dans un territoire austère et hostile : la Belgique des années 50.
Dès les premières pages, le ton est donné.
Il pleut, toujours et encore. Et quand il ne pleut pas, un brouillard grisâtre enveloppe les ruelles sombres et glauque d’Anvers.
L’ambiance se veut sérieuse et rappelle à certains égards l’atmosphère typique de nombreux polars.
Le scénariste dépeint une époque désuète marquée par une éducation restricitve mais largement moquée par les auteurs.
Pour faire face au directeur procédurier, il y a le professeur et son optimisme presque enfantin qui lui aussi semble en décalage avec le monde adulte.
Cependant chez Zidrou, les douces rêveries ne sont pas toujours récompensées.
Malgré tout, il est le premier à prendre la défense de François.

Nous sommes en 1955 et même si la guerre est terminé depuis 10 ans, le peuple semble, comme le territoire, en avoir gardé quelques séquelles.
Les ressentiments sont toujours prégnants comme en témoigne les moqueries que subit le jeune François.
Fils d’une mère belge qui aime les hommes en uniforme et d’un soldat allemand, le garçon est harcelé par Fut-Fut et sa bande.
La scène du rasage de tête est d’ailleurs d’un symbolisme puissant, démontrant toute l’horreur et la complexité de la nature humaine.
Loin d’être manichéiste, La bête de Zidrou démontre que cette méchanceté apparente cache un traumatisme plus profond.

Défendre la condition animale à travers une créature de fiction

Un nid douillet plutôt qu’une cage

La bête de Zidrou et Frank Pé est une vision réaliste et brutale d’un animal légendaire de la bande dessinée jeunesse.
Et il faut avouer que cette approche sonne comme une évidence.
On retrouve tous les codes créés par Franquin, le pelage, la queue interminable, le nid douillet et même un discret houba, passerelle symbolique entre la vision adulte et la vision jeunesse.
Mais ici le rendu se veut réaliste et doit nous mettre à l’esprit que la bête existe vraiment, même si l’auteur joue habilement avec la réalité et la fiction.

Cette approche aurait pu servir de base à de nombreuses histoires mais celle de la Bête de Zidrou et Frank Pé s’impose d’elle-même.
À travers le parcours de la bête, les auteurs dénoncent certaines attitudes vis à vis des espèces animales.
Ainsi, elle devient le porte drapeau des luttes contre la maltraitance animale.
La sauvagerie qui la caractérise est avant tout le symptôme d’une incompatibilité avec la société dans laquelle on l’oblige à vivre.
Si la bête mord un enfant, c’est pour se défendre et non pour blesser.

Dans ce monde, François dénote complètement. Il recueille les animaux blessés et leur donne une seconde chance.
C’est sans doute pour cela qu’un lien se crée entre le jeune garçon et l’animal sauvage, l’un apportant autant à l’autre.

Le message du récit est poignant et reste terriblement d’actualité.
A l’image de Darwin’s incident, beaucoup considèrent (à raison) que les animaux ont des droits comme n’importe quels êtres vivants.
Au final, la bête aussi imaginaire soit elle, est une créature qui ne demande qu’une chose : se libérer de sa cage et retrouver son habitat naturel.

L’art animalier selon Frank Pé

Un dessin sublime

Frank Pé est un dessinateur aussi talentueux que rare.
L’auteur de Zoo avait déjà collaboré avec Zidrou sur Spirou : la lumière de Bornéo mais son approche s’avère ici plus sombre quoique toujours teintée d’une certaine luminosité.

On retrouve, avec un certain délice, ce style alternant entres les codes de la bande dessinée francobelge et un traitement plus réaliste des environnements urbains ou végétaux.
Sa spécialité a toujours été le traitement de l’anatomie animalière.
Avec un talent certain, il est capable de croquer toutes sortes d’espèces, à poils ou à plumes et leur donner vie.
Et avec la bête, il s’en donne à coeur joie.
Il met en scène la sauvagerie de l’animal et l’éloigne de son imagerie jeunesse tout en respectant la création de Franquin.
L’animal vibre, grogne, saute, se met en colère et s’endort comme un bébé.
Il vit devant les yeux d’un lecteur.rice ébahi.e.
Frank Pé n’en n’oublie pas les autres animaux.
Si on s’amuse de ces ragondins amoureux, c’est surtout le cheval alcoolique qui retient notre attention.
L’attitude et la décadence de l’animal apporte un décalage humoristique rafraîchissant sans pour autant dénaturer le propos.
Les errements de l’équidé sont avant tout les conséquences des fautes de l’Homme.

En résumé

La bête de Zidrou et Frank Pé est une vision magistrale et poignante d'un personnage iconique de la bande dessinée jeunesse : le Marsupilami. 
Derrière cette réécriture admirable et ce dessin foisonnant, on retrouve un récit puissant sur la condition animale dans une Belgique qui n'a pas encore digéré la fin de la guerre. 

Cette oeuvre riche, tantôt violente tantôt drôle, démontre tout l'ambivalence d'une nature humaine inconstante qui cherche à imposer sa loi sur une espèce animale à protéger. 

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