Dans un monde balayé par les vents extrêmes, la cité d’Aberlaas forme les membres de la 34ème horde.
Leur objectif : parcourir le monde et atteindre le mythique Extrême-Amont, source de tous les vents.
Tous ensemble, ils se lancent dans cette mission, en espérant devenir la dernière Horde du contrevent.
La société face au chaos météorologique
La horde du contrevent d’Eric Henninot est l’adaptation du roman, longtemps considéré comme inadaptable, d’Alain Damasio.
Publié en 2004, l’oeuvre littéraire est un classique de la science-fantasy, mélange de science fiction et de fantasy.
Eric Henninot s’attaque donc à un mastodonte, autant par l’immensité de la tâche que par ses particularités : narration multiple, pagination à rebours…
Adoubé par Alain Damasio, l’auteur impose certains changements nécessaires, prévoyant tout de même une série de 6 albums.
Le roman faisant 521 pages (701 pour la version poche), on imagine la densité d’une telle entreprise.
Un projet ambitieux

Difficile de débuter cette chronique sans mentionner la richesse de La horde du contrevent.
Eric Henninot exploite parfaitement la structure créée par Alain Damasio.
Le monde se divise en plusieurs tribus comme Aberlaas et la cité d’Alticcio, que l’on découvre dans ce volume 4.
Au milieu de ces territoires amples et désertiques, quelques villages isolés essaient, tant bien que mal, de résister aux intempéries.
Le vent est partout. Il est autant vénéré que craint. Il est surtout dévastateur et transforme cette société, cherchant à se protéger de ses effets.
Cet élément façonne leur vie, leur langage mais aussi leur environnement qui en porte d’ailleurs de profonds stigmates.
Chaque tome de La horde du contrevent a sa propre ligne directrice.
Le tome 3 se concentre sur la rébellion alors que le quatrième opus s’attaque à la lutte des classes.
Si la hiérarchie sociétale n’était pas forcément explicitée dans le premier volume, elle devient une thématique essentielle avec l’arrivée à Alticcio.
On comprend que le pouvoir en place ne goûte guère l’espoir engendré par la horde.
Un espoir d’autant plus inquiétant qu’il met à mal l’autorité des puissants.
De façon assez classique, on retrouve cette architecture verticale, avec les riches en hauteur, protégés des rafales, et le peuple en bas, au ras du le sol !
S’ensuit un récit riche qui, sous fond de conspiration et de traitrise, nous dévoile les multiples manipulations pour éteindre tout élan de contestation.
Ainsi, le récit développe une approche sociologique captivante en se servant de la réputation de la horde comme point névralgique.
Au final, La horde du contrevent est une réflexion sur la société.
Une réflexion que l’on retrouve à travers la horde elle-même.
La horde : miroir de notre société

La horde du contrevent, c’est avant tout l’histoire d’un groupe.
Les hordeurs, éduqués dès leur plus tendre enfance, ont des rôles bien définis.
On y trouve un scribe, une soigneuse, des combattants, un médiateur, un chef et même un troubadour.
Divisés en deux unités, le fer et le pack, ils forment un bloc dirigé d’une main de fer par Golgoth, persuadé que sa horde sera la dernière.
Alors que le groupe d’Alain Damasio comptait 23 membres, Eric Henninot réduit cette composition à une dizaine.
Un cast déjà conséquent, même si en réalité, l’auteur exploite surtout un socle de 4,5 personnages principaux.
Ainsi, on a Sov, scribe et narrateur, Oroshi, Erg, Caracole et bien sur l’inévitable Golgoth.
Golgoth est un personnage à lui tout seul. Irascible, colérique, autoritaire, il n’accorde que peu d’importance aux individualités. Pour réussir cette quête, il privilégie le collectif.
Il faut avouer que c’est un personnage qu’on aime détester.
Pourtant, sans lui, la horde ne peut avancer. Il exprime autant sa détermination que sa force brute.
Le tome 4 apporte de légères nuances à ce portrait. Il se montre bien plus proche du peuple que des castes supérieures.
Au fond, c’est une sorte de LFIste avant l’heure : radical sans forcément avoir conscience de l’impact de ses actes.
Il est d’ailleurs intéressant d’analyser ses rapports avec Sov.
Le scribe est une sorte de miroir inversé de Golgoth. Pour lui, l’individu prime sur le groupe et il n’aura de cesse de défendre le bien être de chaque membre.
De même, Sov est plus raisonné et prône le discours avant la confrontation.
Pour continuer dans l’analogie politique, il serait plutôt « socialiste ». Mais cette bonne volonté reste impuissante face à la perversité des dirigeants.
Si cette bien-pensance agace Golgoth, sa détestation du scribe est plus profonde.
Sov est la mémoire du groupe et l’importance qu’il accorde à cette tâche prouve, d’une certaine façon, qu’il ne croit pas à la réussite de cette expédition. Ce qui est impensable pour Golgoth !
La horde est peuplée de nombreux autres personnages intéressants. À ce niveau, Caracole a peut être une place à part.
Mystérieux, mystique et androgyne, il se révèle lors d’un affrontement littéraire dantesque lors du tome 4.
Ainsi, le langage devient une arme au service des plus grandes stratégies.
A priori, la horde prône l’égalité entre ces membres.
En effet, chacun est un rouage essentiel du bloc.
Et si une des pièces se grippe, c’est l’entièreté du groupe qui s’écroule.
Bien sûr, il y a la théorie mais, au final, la réalité s’avère plus complexe.
Ainsi, la position des Crocs pose question.
Symbolisé par Coriolis, on découvre le Pack, une partie plus obscure qui doit faire ses preuves pour intégrer officiellement la horde.
Les Crocs servent de soutien mais n’ont pas encore le droit de siéger parmi les hordeurs.
Aussi imparfaite soit-elle, la horde est une structure sociétale en tant que telle.
L’union lui permet de franchir les obstacles.
Mais, pour cela, il faut mettre de côté ses désaccords pour pouvoir avancer ensemble.
Au fond, malgré ses contradictions et certaines failles, la vision de la horde s’éloigne de l’individualisme de nos sociétés actuelles.
L’explosion d’un auteur

Avant La horde du contrevent, le parcours d’Eric Henninot était plus anonyme.
Il participe à de nombreux projets dont Carthogo et XIII Mystery mais son nom ne sort pas encore du lot.
Même sa collaboration avec Fabien Nury sur Fils du soleil, en 2014 ne lui apporte pas encore de véritable reconnaissance.
C’est ainsi qu’il « disparaît » pendant 3 ans pour revenir avec La horde du contrevent.
Et clairement, ce projet sonne comme une révélation.
Bien sûr, il serait idiot de juger de la pérennité de la série avant sa conclusion.
Mais entre l’ambition du projet et le travail accouché jusque là, il est difficile de ne pas voir La Horde du contrevent comme une des meilleures séries de science fiction de ces dernières années.
N’ayant pas lu le roman d’origine, je ne sais pas si Alain Damasio avait élaboré une description visuelle de son univers mais l’approche graphique d’Eric Henninot est tout bonnement fascinante.
Les designs des hordeurs sont magnifiques et reflètent autant leur individualité que l’environnement dans lequel ils vivent.
Ainsi, leurs vêtements, rappelant certains costumes de super-héros modernes, sont pensés pour échapper à toute prise de vent.
On comprend que c’est une particularité de la horde car les citoyens ont des habits plus amples, symbolisant pour certains leur catégorie sociale.
Les décors sont sublimes. On est impressionné par la forme des rochers, qui semblent avoir été sculptés par le vent.
La direction artistique a été particulièrement réfléchie et donne une âme à l’ensemble de la série.
Que ce soit le désert, la flasque ou l’architecture d’Alticcio, chaque environnement exprime un monde unique et original.
Techniquement, le style d’Eric Henninot est réaliste et détaillé. Son encrage est fin, amenant de la souplesse et de la profondeur à son trait.
La mise en page est riche malgré une place du narratif conséquente, ce qui n’empêche pas l’auteur de s’éclater sur des splash pages ébouriffantes.
On sent une légère évolution du dessin avec ce volume 4. L’encrage laisse plus de place à des « restes » de crayonnés, apportant certaines aspérités aux visages de ses personnages.
Les couleurs de Gaétan Georges soutiennent merveilleusement l’ensemble en proposant des ambiances marquées, à l’image de la colorimétrie unique à chacune des couvertures de la série.
En résumé
Avec La horde du contrevent, Eric Henninot a réussi l'impossible : adapter la richesse du roman d'Alain Damasio tout en lui apportant ses propres réflexions.
La quête de cette horde, formée par des individus aux caractères trempés, montre que l'union permet d'avancer face à l'adversité.
Si chaque tome propose une thématique particulière, celle du tome 4 résonne avec notre incapacité à nous unir contre un pouvoir autoritaire et égocentrique.
On pourrait y voir une analogie avec l'autorité de Golgoth mais lui ne cherche pas à garder le pouvoir. Il veut que le groupe avance vers ce qu'il considère comme le bien commun.
Cette oeuvre, visuellement époustouflante, nous pousse à la réflexion en nous offrant, par le biais de ce groupe, une sorte de microcosme de société.
La horde du contrevent d'Eric Henninot est une réussite en tant qu'adaptation mais aussi une véritable oeuvre esthétique.
Encore 2 tomes à attendre pour ce qui risque de devenir une des oeuvres cultes de la bande dessinée de science-fiction.


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