Mots Tordus et Bulles Carrées

Nos rives partagées (Zabus / Nicoby)

Dave Rivage est une petite bourgade tranquille de Belgique, tout près d’un cours d’eau.
Simon y cherche l’apaisement pour corriger, sans grande conviction, les copies de ses élèves.
Son fils Hugo, jeune photographe, croise le chemin de Jill dont il tombe amoureux.
Mais la jeune adolescente se pose trop de questions pour s’investir dans cette histoire.
Il en est de même pour Diane qui cherche à se reconstruire alors qu’à côté de chez elle, vit Pierre, un homme qui essaie de prendre une décision cruciale.
Seule Nicole lui apporte un peu de soutien mais celle-ci est en prise avec ses propres soucis familiaux.
Un écosystème humain complexe, exploré avec intérêt par des animaux curieux face à de tels comportements.

Vivre les uns avec les autres

Destins croisés

Le monde est petit

Nos rives partagées de Vincent Zabus et Nicoby est un de ces récits de société si chers à Pascal Rabaté ou Etienne Davodeau.

En dressant ces portraits croisés au coin de la rue de cette petite bourgade, Zabus explore avec simplicité et émotion la nature propre de l’humanité.
Le ton du récit est doux, lorgnant par moments vers la comédie romantique délicate.
Dans cet ordre d’idée, les « couples » de Simon et Diane ainsi que ceux d’Hugo et Jill en sont de parfaites émanations.
Alors que rien ne les prédestinaient à être ensemble, les liens se construisent au fil du récit pour devenir de plus en plus passionnels… Enfin, pas totalement !
Car Zabus n’est pas le genre de scénariste à se contenter d’une telle facilité.
Derrière ces histoires se cachent des tempéraments complexes liés à des thématiques sociales majeures.
Ainsi Jill est en pleine interrogation. Adolescente, elle se pose de nombreuses questions sur son identité, notamment sexuelle.
Aime-t-elle les filles ou les garçons ?

Voilà, vers où veut nous emmener le scénariste.
Chaque personnage est garant de sa propre histoire.
À ce niveau, c’est sans doute Pierre, ce vieil homme acariâtre, qui réserve le plus de surprise, abordant au passage un débat majeur partagé par le Loire d’Etienne Davodeau.

D’ailleurs, les comparaisons ne s’arrêtent pas là.
Nos Rives partagées a la même sensibilité.
Le récit ne tombe jamais dans l’excès et réussit à faire de ces êtres papiers, des individus à part entière.
D’ailleurs, en choisissant des explorateurs hors du commun, Zabus démontre que l’objectif n’est pas de nous émouvoir outre mesure mais plutôt de nous faire réfléchir à cette simple question : pourquoi les humains sont ce qu’ils sont ?

Des explorateurs de choix

Une collaboration inattendue

Et pour y répondre, il fallait des individus hors du commun !
C’est d’ailleurs la grande originalité de Nos rives partagées qui propose une vision originale : celle d’animaux scrutant les moindres gestes de cette petite communauté.

En invoquant le règne animal, Zabus reprend, d’une certaine façon, les codes de la fable.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que ces animaux soient doués d’une parole que, bien sûr, les humains ne saisissent pas.
Leur mission : essayer de comprendre leur voisinage pour une meilleure cohabitation.

2 théories s’opposent.
Celle du Crapaud, curieux de cette nature humaine capable d’amour et d’entraide ; et celle du Chat, petite créature cynique, d’une lucidité teintée d’un humour grinçant assez réjouissant.
Personnellement, je me suis beaucoup retrouvé dans les diatribes du chat aigri qui ne comprend pas l’intérêt que porte le Crapaud à cette race parasitaire.

Outre le côté méta de ce choix narratif plaçant côte à côte les animaux et les lecteurs comme des témoins privilégiés de ces petites histoires, Zabus donne une portée écologique à son récit.
Il est évident que les humains doivent autant apprendre à vivre ensemble qu’avec leur entourage.
D’ailleurs, le dernier acte sonne comme un avertissement : arrêtons d’être aveugles et regardons ce qui se passe autour de nous !

Le style Nicoby

Une certaine forme de classicisme

Si la couverture de Nos rives partagées est sublime, elle ne représente pas forcément la patte graphique de Nicoby.

L’auteur, qui a maintenant une bibliographie aussi longue que mon bras, a multiplié les récits tantôt comiques, tantôt sérieux, tantôt en équipe, tantôt en solo.
Sa carrière est immense et, même s’il n’a pas vraiment la même reconnaissance que des grands auteurs de bds franco-belges, il reste un nom qui compte dans le milieu.
D’ailleurs, Nicoby a déjà collaboré avec Vincent Zabus sur l’adaptation du Monde de Sophie.

Une fois qu’on a dit tout cela, que peut-on dire de son dessin ?
L’approche de Nicoby est typique d’un dessin indépendant, sans fioriture, à la mise en page classique.
On n’est pas réellement surpris par le style mais l’ensemble reste efficace et maitrisé.
Les personnages sont expressifs et gardent cette réalité toute simple voulue par l’ambiance du récit.
Nicoby agrémente cela de quelques illustrations pleines pages décrivant les moments-clés du récit.
La couleur de Philippe Ory est toujours aussi impeccable, usant de beaux effets de lumière et de texture, sans trop en faire.
La difficulté vient essentiellement de la présence primordiale des animaux et notamment du Chat, présent sur de nombreux panels.
Et si on sent que la nature animal est plus difficile à appréhender pour le dessinateur, je dois bien avouer qu’il s’en sort assez bien, donnant malgré tout une véritable présence à toute cette faune.

Certains trouveront le style un peu désuet mais il correspond assez bien à l’essence du récit de Zabus.
Et c’est sans doute pour cela que cette collaboration, une de plus, fonctionne aussi bien.

En résumé

Nos rives partagées de Zabus et Nicoby est un combo réussi entre le récit sociétal et la fable animalière écologique. 

Si la tonalité et les dialogues retranscrivent parfaitement l'aspect complexe et attirant de la nature humaine, l'auteur en profite aussi pour traiter des thématiques essentielles qui font encore débat dans notre société.
Et tout cela sans prendre position, nous laissant libres de nos opinions.
À côté, il nous enjoint à prendre en compte notre environnement en liant l'Homme et l'animal par un des signes de notre civilité : le dialogue.

Nicoby illustre l'ensemble avec une simplicité toute naturelle, donnant ainsi forme à ces deux mondes séparés par un simple cours d'eau.

Un beau moment de tendresse, d'humour, d'émotion et de vie tout simplement.

Pour lire nos chroniques sur Loire et Nous traverserons des orages

Bulles Carrées

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