Mots Tordus et Bulles Carrées

Superman Lost (Christopher Priest / Carlo Pagulayan)

Superman laisse Loïs Lane quelques heures pour accomplir son devoir.
De retour dans la nuit, Lois retrouve le héros immobile, les yeux dans le vague.
L’arrivée impromptue de Bruce Wayne, alias Batman, lui fait comprendre la gravité de la situation.
Si pour elle l’absence de son mari n’a duré que quelques heures, pour lui, le périple a duré 20 ans.

Traumatisme et sens du sacrifice

Le meilleur d’entre nous

Une mission des plus banales

L’idée de départ de Superman Lost de Christopher Priest et Carlo Pagulayan avait de quoi attiser la curiosité.
Surtout que, d’un point de vue personnel, j’aime beaucoup le travail du scénariste, notamment son Black Panther.

Cependant, les premiers chapitres frustrent un peu nos attentes.
Si l’introduction s’avère intrigante, elle laisse rapidement la place à une structure plus classique de récit mainstream.
Il faut dire que Christopher Priest a toujours aimé s’amuser avec la temporalité de ses récits, obligeant le lecteur à patienter pour percevoir l’ensemble du puzzle.
Du coup, on laisse le héros traumatisé pour le retrouver dans sa posture héroïque.
On l’oublie un peu, car ce n’est pas forcément son meilleur travail, mais Christopher Priest a eu, un temps, le sort de la JLA entre les mains.
Et on sent qu’il reste attaché à ses personnages, les mettant en scène comme une véritable équipe.
Une équipe dans laquelle Superman a une place particulière. Et c’est tout le sens de cette mini-série.
Même perdu au fin fond de l’espace, Superman reste le meilleur d’entre tous.
Le super-héros conserve une partie de sa prestance, au moins dans ses actes.
Il se sait responsable d’une tâche insurmontable et est prêt à mettre tout en oeuvre pour résoudre des problèmes insolubles.
D’ailleurs, c’est en partie ce qui explique le lien qu’il va créer avec Newark, sa nouvelle planète d’adoption.

Si on devait résumer simplement l’histoire, on y retrouverait une bonne partie des codes du mainstream.
Même si Superman Lost ne s’intègre pas forcément à chronologie de DC comics, le scénariste reste fidèle à cet univers en reprenant de nombreux éléments dont certains plus obscurs, comme ces Dauphins de l’espace.
De même, on ne s’étonnera pas de la présence de la JLA, de Supergirl et même d’Adam Strange, chaque personnage apportant au fond sa pierre à l’édifice.
Le casting, l’univers, la charte d’une bonne intrigue mainstream sont respectés.
Même plus qu’on l’aurait imaginé ou attendu.

Alors, ce propos qui nous est vendu par Superman Lost est-il une arnaque ?
Si l’intrigue reste classique, l’analyse du personnage reste puissante, pour ne pas dire inédite.
En revenant sur les répercussions de cette longue absence, Christopher Priest cherche à nous faire comprendre l’état d’esprit d’un personnage comme Superman.
Et comment cela le pousse à un nombre de plus en plus important de sacrifices.

Le sens du sacrifice

Deux époques séparées par une vingtaine d’années

Tout le récit de Christopher Priest est lié à cette idée.
Superman est un personnage qui se sacrifie en permanence. C’est l’essence même du super héros. Et d’une certaine façon, cela pose une véritable problème psychologique.

Il perd 20 ans de sa vie pour sauver le monde entier.
Est-il le seul à devoir faire ce choix ? En tout cas, lui le croit. Sa puissance l’oblige.
Il en est de même sur Newark. Si au départ, il va avant tout chercher un moyen de rentrer chez lui, petit à petit il va s’intéresser au sort de ses habitants.
Ainsi, son retour aurait dû le soulager mais il ne le voit que comme un échec.
Cet échec obsédant impacte sa vie et met en périple son couple.

Car c’est aussi cela le sujet de Superman Lost.
À l’image d’un vétéran de guerre, Superman revient avec un profond traumatisme et une vie, pourtant nouvelle, qu’il a délaissée.
Et cet impact, on le voit sur Superman mais aussi sur Lois Lane.
Pour sauver son couple, elle est prête à appliquer le sens du sacrifice de son mari, mettant sa propre vie en jeu.
On ressent toute la force d’une femme qui doit vivre dans un monde d’hommes et de femmes extraordinaires. Et l’état de son mari l’amène à une certaine honnêteté vis à vis d’eux.
Pourtant, les mots sont durs : elle méprise Batman et jalouse Wonder Woman.

Christophe Priest est constamment en équilibre mais ne tombe jamais.
En cela, l’analyse du lien entre Lex Luthor et Superman est parfaite.
De même, si certains regretteront une fin un peu facile, on ne peut ignorer un second degré de lecture plus pessimiste.
Si l’image de fin est lumineuse, elle n’enlève au final rien au dernier sacrifice de Superman.

Un graphisme solide

Des scènes percutantes

La couverture de Superman Lost est à l’image du talent de Carlo Pagulayan : solide et impactant.
En effet, je ne connaissais que peu le travail du dessinateur, même si je l’avais croisé, sans trop le savoir, sur la série Deathstroke Rebirth, toujours au côté de Christopher Priest.
Et j’ai été fortement impressionné par la maitrise graphique proposée.
On est dans du pur comics mainstream. L’anatomie des personnages est parfaite, les arrière-plans sont détaillés et la narration est dynamique.
Les scènes d’action, notamment celle mettant en scène la JLA, sont impressionnantes et démontrent une véritable expertise narrative.
Ses designs sont inventifs, à l’image de ce « nouveau » costume blanc, d’une puissance symbolique absolue.

Cependant, un dessin aussi abouti demande du temps mais DC comics a préféré faire appel à des fill-iners.
Non pas que Lee Weeks ou Dan Jurgens soient mauvais mais leurs traits paraissent vieillots en comparaison du travail de Carlo Pagulayan.
C’est d’autant plus dommage que la mini série y perd un peu en cohérence graphique.

Malgré tout, l’ensemble reste au niveau et, sur la grande majorité des pages, on peut se régaler de beaux dessins.

En résumé

Superman Lost de Christopher Priest et Carlo Pagulayan ne risque pas de laisser indifférent. 

Alors que le scénariste reprend en partie les codes du comics mainstream, il en profite pour proposer une analyse complète d'un des plus grands super héros de l'industrie américaine.
Derrière ce trauma se cache un homme prêt à tout sacrifier pour remplir sa mission humanitaire.
Ces choix expliquent et impactent les relations qu'il entretient avec celle qui l'aime et celui qui le déteste.

Carlo Pagulayan propose une prestation graphiquement impeccable, aussi puissante sur les moments d'action que d'émotion.
On regrettera qu'il n'ait dessiné tous les épisodes, laissant sa place à des artistes de renom, Lee Weeks et Dan Jurgens, mais au style rétro en inadéquation avec le reste des pages.

Une oeuvre puissante mais un peu frustrante, proposant une vision inédite et passionnante de Superman.

Pour lire nos chroniques sur L’homme qui tua Chris Kyle et P.T.S.D.

Bulles Carrées

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