« Raconte-moi encore l’histoire de comment tu m’as trouvé. »
Dans un monde où l’espèce humaine a disparu, David fait figure d’exception.
Élevé par Chloé qui l’a « retrouvé », il attend le transfert qui lui permettra de donner un sens à cette vie.
Une vie dont les origines sont intimement liées à la création de ce nouveau monde.
Dans un monde de robot
Une nouvelle vie

D’après une idée de Arash Amel, Joseph Oxford, Lee Toland Kriege, Origines, de Clay McLeod Chapman et Jakub Rebelka, est un récit post-apocalyptique aux résonnances philosophiques.
Multi casquette, Clay McLeod Chapman a oeuvré autant comme écrivain que dramaturge ou créateur de performance.
Cette multiplicité lui apporte une réflexion qui fait la richesse d’Origines.
Nous y suivons le parcours de David, le dernier des hommes.
En effet, la Terre est aux mains des machines et l’humanité semble avoir perdu la « guerre ».
Mais d’où vient réellement David ? Cette question hante littéralement le personnage qui n’a de cesse de demander à Chloé, sa mère de substitution, comment il a été trouvé.
Si la réponse est assez évidente, elle n’est en réalité que le point de départ des doutes du jeune homme.
Ce dernier doit trouver un sens à sa vie. Le hasard (ou la science) ne peut pas expliquer à lui seul sa survie.
Et en effet, la stature de David est quasi messianique. Celui par qui l’espèce humaine pourra renaître. Enfin le croit-il !
De façon assez subtile, Clay McLeod Chapman dévoile au fur et à mesure les « secrets » de son intrigue.
Si certains sont évidents, ils permettent l’évolution d’un protagoniste qui se construit sous nos yeux.
Si la quête de David prend la forme d’un récit initiatique, la structure du récit n’a de cesse d’aller à contre courant de nos attentes.
En effet, les premières pages évoquent bons nombres de récits de science-fiction.
Malgré tout, le scénariste tord son histoire en nous évitant la caricature.
Ainsi, si les machines sont les ennemis les plus visibles, l’Homme reste responsable de ses actes.
Quête robotique

Paradoxalement, Origines évite tout manichéisme.
En effet, les robots ont exterminé l’espèce humaine, prenant ainsi le pouvoir sur la Terre.
A la manière de Matrix, David, Chloé et Cliff tentent de fuir une armée de drones.
Parasitaires, les machines sont partout. Comme un virus, elles infectent les fruits et les animaux, n’hésitant pas à prendre leur contrôle si nécessaire. L’environnement devient une arme.
Cette vision paranoïaque des robots reste classique.
En effet, de Terminator à Matrix, le sujet a été maintes fois abordé. Et si l’actualité reste anxiogène, la sonnette d’alarme a été tirée dès les prémisses de la science fiction.
Cependant, l’approche de Clay McLeod Chapman reste intéressante car elle prend l’histoire du monde dans son ensemble.
En effet, les machines ont d’abord été créées pour servir l’Homme et leur disparition a bouleversé certaines machines, perdant toute forme d’accomplissement.
Ces dernières, plus primaires, voient dans la stature de David, un sens à leur création.
L’Homme devient ainsi un guide qu’il faut suivre et protéger contre ceux qui se rêvent une autre destinée.
Symboliquement, Clay McLeod Chapman pose la question de la quête de sens.
David, Chloé et les machines, cherchent tous un sens à leur existence.
David se retrouve dans une posture qui ne lui convient mais qu’il accepte.
De la même façon, le rôle de Chloé est passionnant.
Si on comprend rapidement qu’elle est aussi une machine, elle prend des allures d’humaine.
Sa relation avec David en est le meilleur exemple. Mère de substitution, elle l’éduque tout en le protégeant de l’extérieur.
Au final, personne n’est innocent dans cette histoire et les responsabilités sont à chercher à l’origine de tout.
Humains comme machines deviennent les rouages d’un monde évoluant de façon cyclique.
Les dernières révélations concernant Chloé prouvent qu’aucun n’est assuré de sa propre origine.
Origines ne cherche pas à attirer la méfiance sur les technologies futures mais pose la question de la responsabilité du créateur.
Malheureusement, nous sommes souvent à l’origine de nos propres maux.
La folie « Jakub Rebelka »

Doit-on encore présenter Jakub Rebelka ?
Entre Les deniers jours d’Howard Phillips Lovecraft et Judas, le dessinateur polonais a su se faire une place de choix, notamment au sein du catalogue de 404 Graphics.
Alors qu’il a commencé sa carrière dans la bd européenne avec La cité des chiens, on le retrouve depuis plusieurs années sur des titres comics indépendants.
Origines a été édité, initialement, chez Boom Studio, en 2020-21, à la suite de Judas.
On y retrouve sa patte graphique au service d’un univers post apocalyptique foisonnant, pour ne pas dire fascinant.
Si les designs de Jakub Rebelka ne sont pas des plus inventifs, il est avant tout remarquable par la texture de ses dessins et l’ambiance qui en ressort.
D’une certaine façon, le dessinateur est l’héritier de la grande époque de Métal Hurlant dont on retrouve, ici et là, certaines évocations, de Phillipe Druillet à Moebius.
Le trait est torturé, à l’image de corps à l’anatomie chamboulée. Sans forcément tomber dans l’exagération stylistique, Jakub Rebelka cherche à frapper l’oeil du lecteur par des images d’une beauté perturbante.
On pourrait lui reprocher quelques passages un peu plus « bâclés », sans doute pour faire face aux délais de publication, mais dans l’ensemble la proposition est solide et démontre la richesse d’un des auteurs les plus talentueux de sa génération.
Si j’aurais tendance à préférer la valeur évocatrice Des derniers jours d’Howard Phillips Lovecraft, il est difficile de rester insensible au charme des illustrations de Jakub Rebelka.
En résumé
Origines de Clay McLeod Chapman et Jakub Rebelka est un récit post-apocalyptique d'une beauté fascinante.
Derrière cet énième affrontement entre l'Homme et la machine, Clay McLeod Chapman met en scène la quête initiatique du dernier homme sur Terre.
En inversant les rôles du créateur et de la créature, le scénariste développe une réflexion pertinente sur les liens interconnectés entre les robots et leurs concepteurs.
Ainsi, les machines dépassent leur statut de destructeurs et deviennent des entités en quête de sens.
Jakub Rebelka illustre l'ensemble avec brio.
Le trait est assuré et le style unique du dessinateur crée des ambiances d'une grande richesse.
Si celle-ci n'est pas aussi évocatrice que Les derniers jours d'Howard Phillips Lovecraft, elle n'en est pas moins d'une beauté rare.


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