Aucune tombe assez profonde (Skottie Young/Jorge Corona)

Dans une vie passée, on la connaissait en tant que Revolver Ridge Ryder.
Ses attaques de trains et de diligences l’ont rendue célèbre dans toute la région .
Jusqu’au jour où elle fait la rencontre de Darius et abandonne cette vie de criminelle.
Les années passent et leur bonheur donne naissance à une jolie jeune fille.
Mais Ridge tombe malade et elle comprend qu’elle ne pourra échapper à la Mort qu’en lui faisant face.

Un duel pour l’éternité

Aucune tombe assez profonde de Skottie Young et Jorge Corona signe le retour de l’équipe créative des non moins excellents Middlewest et Celui que tu aimes dans les ténèbres.
Autant dire que le duo (trio avec Jean-François Beaulieu) a déjà démontré tout le potentiel d’une telle collaboration.

Et forcément, les attentes étaient immenses.
Ont-elles toutes été comblées ?

Voyage au bout de l’Enfer

Un poker pour survivre

Aucune tombe assez profonde est un titre évocateur.
En effet, Ain’t no grave dans la langue de Shakespeare, fait référence à un titre de Johnny Cash.
Sa traduction, aucune tombe ne peut retenir mon corps, s’avère encore plus explicite, reflétant en partie l’intrigue du comics.
Ainsi, Ridge Ryder, ancienne braqueuse de train atteinte d’une maladie incurable, décide d’aller, littéralement, tuer la Mort.
Ce concept un peu fou intègre un des traits fondamentaux de l’être humain : son refus de mourir.

Malgré tout, le point de départ reste classique.
Skottie Young s’empare des codes du western sans forcément chercher à les dénaturer.
Les marqueurs sont présents, servant d’espace concret au voyage de Ridge Ryder. Ainsi, elle part de sa ferme et enchainera les duels autant à l’arme à feu qu’autour d’une table de poker.
Le western infuse le récit et ne s’efface pas devant ces éléments les plus « extraordinaires » .
Au contraire, le mélange est délicat et assimile des entités aussi immatérielles que la Mort. Son design est d’ailleurs une des grandes réussites graphiques de l’album.

Par le biais de leurs travaux précédents, le duo s’est créé une marque de fabrique révélant un attrait particulier pour le fantastique.
Et effectivement, le surnaturel va, petit à petit, s’emparer du récit.
Mais, à la façon de Middlewest, celui-ci est déjà bien ancré dans le monde de Ridge Ryder.
De façon conceptuelle, sa destination, la ville au bout du monde, est connue et les règles sont déjà bien établies.
On y entre en faisant une offrande à son gardien, on y affronte son protecteur et on gagne sa rencontre avec la maîtresse des lieux après une partie de poker endiablée.
Ridge Ryder sait où elle met les pieds. Et si tout paraît étrange dans ce monde-ci, faire face à la Mort semble naturel.
Irresponsable mais naturel !

On notera les multiples références de Skottie Young, piochant autant dans la mythologie grecque que dans le folklore américain.
À l’instar de Ce que tu aimes dans les ténèbres, on retrouve son expertise pour un genre dont il maitrise le moindre des aspects.

Dans Aucune tombe assez profonde, la notion de bien ou de mal reste floue.
Ridge Ryder est bourrée de contradiction alors que la Mort se montre implacable mais « juste ».
Ainsi, le récit s’enfonce autant dans les tréfonds de l’enfer que dans la psyché de sa protagoniste.

Une quête introspective

Vivre avec ses crimes

Avec ce genre de projet, Skottie Young délaisse l’humour potache d’ I hate Fairyland et propose des récits intenses aux sous textes sociaux essentiels.
Middlewest traite des violences familiales alors que Celui que tu aimes dans les ténèbres aborde les violences conjugales.
Avec Aucune tombe assez profonde, le propos se veut plus philosophique en abordant l’acceptation de la mort.

Sur les premières pages, Ridge Ryder est une mère de famille rayonnante.
Ancienne criminelle repentie, elle a tout « lâché » par amour et ne semble rien regretter.
À noter que Ridge a un certain vécu mais que son passé reste, au moins au départ, assez évasif.
Si on sent un amour sincère pour sa famille, l’approche de la Mort nous amène à découvrir une autre de ses facettes.
Et à partir de ce moment, l’interprétation de ses sentiments s’avère contrastée.
Si sa quête reflète son courage, elle est menée par la peur.
Si elle cherche à survivre auprès de sa famille, elle n’hésite aucunement à les quitter pour une mission qui a peu de chance d’aboutir.

Ridge Ryder est un personnage complexe mais qui, au fil des flash-backs, se dévoile aux lecteur.rices.
À travers son chapitrage, Skottie Young reprend les étapes du deuil (le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation) et en fait des passages essentiels du voyage de Ridge.
Ainsi, la cowboy doit apprendre à vivre avec les crimes passés tout en acceptant une part d’égoïsme.
On comprend que la femme du premier chapitre n’était qu’un costume pour cacher ses fautes originelles.
Car Ridge Ryder n’est pas sympathique. Amorale, elle n’hésite pas à tuer ou menacer des innocents pour se protéger.
Cette quête soi disant familiale n’est, au final, qu’une preuve de plus de son égoïsme face à une peur intangible de la Mort.

Alors qu’elle aurait pu passer ses derniers moments auprès de sa fille, elle se lance dans cet improbable périple, prenant le risque de devenir une simple spectatrice du futur de sa fille.
Par cette fin, d’une brutalité folle, Skottie Young juge son personnage principale avec sévérité et une forme d’amertume surprenante.

Un graphisme de toute beauté

Inventivité et puissance graphique

Aucune tombe assez profonde peut décevoir par son classicisme.
Mais le trait de Jorge Corona sur cet album risque de ne pas faire de débat.

S’il s’était déjà montré épatant sur ses précédents travaux, en réussissant notamment à prendre le relais de Daniel Warren Johnson sur Transformers, il est ici clairement au sommet de son art.
Avec un encrage texturé et profond, une inventivité de mise en page et de designs, le dessinateur nous happe par la puissance de ses images.
Jorge Corona est inspiré et ses visuels du Passeur et de la Mort en sont des exemples concrets.
Les costumes sont sublimes et les anatomies jouent astucieusement avec les corps et les formes.

C’est peut être un défaut autant qu’une qualité mais Skottie Young lui laisse un espace conséquent pour expérimenter et développer son dessin.
Au point, d’avoir même le droit à une issue entière, totalement muette et d’une force évocatrice assez impressionnante.
L’album se lit vite et demande aux lecteur.rices de se laisser emporter par les ambiances visuelles créées par Jorge Corona.

Jean-François Beaulieu complète le duo par des couleurs éclatantes, mettant en valeur les atmosphères éthérées de l’album.
Les jeux de lumières, les teintes et les effets stylistiques apportent cette petite touche en plus, faisant d’Aucune tombe assez profonde un des plus beaux comics de ce début d’année.

En résumé

Aucune tombe assez profonde de Skottie Young et Jorge Corona signe le grand retour d'une équipe créative inspirée. 

Après Middlewest et Ceux que tu aimes dans les ténèbres, Skottie Young s'empare une nouvelle fois du fantastique en le transposant à cette course contre le Mort.
Bourrée de contradictions, Ridge Ryder se cache derrière cette image de maman parfaite pour en réalité se confronter à sa véritable apparence.
Si le voyage reste classique, Skottie Young l'agrémente de moments émouvants, à l'image d'un chapitre entièrement muet.

De plus, la fin du récit étonne par l'amertume de sa conclusion.

Graphiquement, Jorge Corona est au sommet de son art.
Aucune tombe assez profonde est, à ce jour, son plus beau projet. Inventif, puissant et absolument fascinant, la partie graphique apporte une véritable richesse à cette oeuvre.

Mais si on dévore l'album, celui-ci mérite une deuxième lecture pour s'imprégner de de la puissance d'un scénario en totale osmose avec le dessin.

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