D’or et d’oreillers (Mayalen Goust / Flore Vesco)

La rumeur court depuis quelques temps.
Lord Handerson cherche une épouse et, pour cela, il fait passer une série de 3 épreuves à chacune de ses prétendantes.
Or, aussi belles et riches soient-elles, aucune n’arrive à ravir le coeur du mystérieux jeune homme.
Est-ce que Sadima, simple domestique, pourra remporter ce défi ?

Un conte horrifique

Un simple relecture de conte ?

L’arrivée du prince charmant ?

D’or et d’oreiller est l’adaptation par Mayalen Goust du roman éponyme de Flore Vesco.
Flore Vesco est une habituée des chroniques de Mots Tordus et de mon côté, j’avais grandement apprécié De Capes et de mots, adaptée par les non moins talentueux Kerascoët.
Si le genre était différent, on retrouvait cet amour du détournement emprunt de féminisme (et de féminité).

Le pitch éditorial nous vend D’or et d’oreillers comme une version moderne de la Princesse au petit pois.
Et en effet, ce conte d’Hans Christian Andersen, paru en 1835, raconte l’histoire d’un prince qui cherche à épouser une « véritable » princesse.
Pour prouver leur valeur, celles-ci doivent passer une étrange épreuve : dormir sur une pile de 20 matelas et de 20 édredons.
Personnellement, je ne connaissais pas ce conte.
Et, si on y retrouve de nombreux points d’accroche, j’ai vu dans Sadima le reflet d’un autre personnage célèbre : Cendrillon.
Comme elle, la servante dépasse sa condition en se faisant remarquer par le bellâtre.

Mais, en réalité, le récit prend rapidement ses distances.
Sadima, contrairement à Cendrillon, n’est pas la fille d’un quelconque roi décédé.
C’est une « simple » domestique au service de la famille Watkins avec laquelle elle entretient des relations induites par la hiérarchisation de classes.
Il n’ y a pas forcément de mépris et on ressent même un lien particulier entre la cadette et sa servante.
Cependant, un monde les sépare.
Une différenciation qui éclate à partir du moment où Lord Handerson offre à Sadima la possibilité de passer son défi.
S’il y a lutte, c’est en premier lieu une lutte de classes.
Sadima est une femme libre et consciente de ce qu’elle vaut. Contrairement aux 3 filles Watkins, elle s’assume telle qu’elle est et ne cherche pas plus.
Ainsi, Flore Vesco et Mayalen Goust démontrent que dans les yeux du jeune lord, la servante est l’égale de toutes ces riches jeunes femmes qu’il a pu rencontrer.

C’est d’ailleurs la force des contes, et notamment de celui-ci.
Si on en connait les codes et la structure, il n’est en réalité que le miroir déformant de nos sociétés.
Ainsi, il est facile pour les autrices de jouer avec les attentes en déformant les règles établies.
D’or et d’oreiller multiplie les thématiques, sans pour autant prôner une morale ou un quelconque modèle de vie.
D’ailleurs, si amour il y a, il n’imposera en aucun cas la destinée de Sadima.

Un soupçon de sensualité et de frissons

D’étranges phénomènes

Sadima est une jeune fille qui, dès sa première apparition, dégage une véritable sensualité.
On est bien loin de la princesse virginale, attendant son beau prince charmant.
Elle n’attend rien et ne réclame pas particulièrement l’attention du Lord.
Sadima ne fait certes pas partie de la haute société mais elle n’en connaît pas moins ses codes.

Le meilleur exemple est celui du passage de la première épreuve.
On y voit une jeune femme nue qui semble découvrir son corps.
Pour faire simple, elle se donne du plaisir.
D’ailleurs, la scène est magnifique et ne tombe jamais dans le voyeurisme.
Malgré tout, a-t-elle vraiment besoin de ce moment pour découvrir son corps ?
Cette scène la montre, au contraire, dans un moment de totale liberté.
Surtout que si Lord Handerson semble contrôler la situation, il se retrouve vite dépassé par la jeune femme.
Il est assez difficile de parler de coup de foudre.
En réalité, Handerson tombe plus sous le charme de Sadima que l’inverse.
Cela n’enlève en rien l’attirance qu’elle peut avoir pour le jeune homme, mais le traitement s’éloigne, non sans ironie, du : « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ! »
Le portrait de la jeune femme est caractérisé par une curiosité et un courage à toute épreuve alors que celui de Lord Handerson s’effrite au fil des pages.

Les schémas s’inversent.
Le jeune homme se montre faillible et laisse entrevoir un passé familial tragique, restant ancré dans son lieu de vie.
Et c’est ainsi que l’histoire prend un autre tournant.
Blenkinsop Castle prend des allures de maison hantée.
On apprend que le manoir a été vidé de ses domestiques, effrayés par d’étranges phénomènes.
Les murs craquent, rejetant un crime originel.
Au fil du récit, le lieu s’anime, menaçant à tout moment de dévorer l’indésirable invitée.
Je n’en dirais guère plus mais, de façon surprenante, l’ambiance prend des allures de conte horrifique, amenant une richesse de plus à un récit qui n’en manquait pas.

Une oeuvre graphique étonnante

Une mise en page inventive et onirique

Quand on referme l’album, un constat s’impose : la travail de Mayalen Goust est sublime.  
Pour l’anecdote, l’autrice était déjà l’illustratrice de la couverture du roman mais aussi De Délicieux enfants, le dernier livre de Flore Vesco.
Ces illustrations hypnotisantes montraient les prémices de deux univers en totale osmose.

Pour ma part, je (re)découvre totalement le style de la dessinatrice.
Moi qui trouvait son trait froid et un peu scolaire sur Au nom de Catherine, j’ai été subjugué par l’inventivité graphique dont elle fait preuve sur cet album.
On peut lui reprocher, comme beaucoup d’auteur-rices, de ne pas réfléchir assez la conception de ses personnages.
En effet, il est regrettable de retrouver beaucoup de Catherine dans Sadima.
Mais franchement, je mentionne ce léger défaut pour contrebalancer la pluie d’éloges qui va suivre.
Surtout qu’en réalité, les personnages ont une élégance folle.
Sadima, qu’elle porte sa robe noire ou rouge, nous terrasse par sa beauté. On comprend immédiatement pourquoi Handerson tombe sous le charme de la jeune femme. Qui ne serait pas subjugué ?

La richesse de cet album est tout bonnement incroyable.
La mise en page est exceptionnelle.
Inventive, tournoyante, elle symbolise cet onirisme qui vire petit à petit au cauchemar.
Les escaliers virevoltent, les cases reprennent le plan du manoir ou symbolisent la sensualité d’une scène particulière.
Mayalen Goust semble avoir pensé la moindre page, donnant à chacune une évocation particulière.

Le travail de la couleur est également saisissant.
On notera les motifs de vêtements omniprésents, rappelant le style unique d’un animé méconnu, Gankutsuou, une adaptation du Comte de Monté Cristo à la sauce nippone.
Par moment, on a l’impression que les personnages fusionnent avec les murs environnants.

On reste fasciné devant ses pages qui enveloppent ce récit tout en lui donnant vie.
Pour tout dire, cet album est tellement beau qu’il risque de profondément marquer la suite de la carrière de l’autrice.
Comment faire aussi bien, si ce n’est mieux ?
Il est tentant de la revoir sur une autre adaptation de Flore Vesco mais peut être devra-t-elle aller sur un projet totalement différent.

En tout cas, quoi qu’elle décide, elle est devenue, pour moi, une autrice à suivre.
D’or et d’oreillers est un véritable coup de coeur graphique.

En résumé

D'or et d'oreillers de Mayalen Goust est une merveilleuse adaptation du roman éponyme de Flore Vesco. 

En prenant pour base la princesse au petit pois de Hans Christian Andersen, les autrices dynamitent les codes du conte pour en faire un miroir de notre société.
Sadima est une femme libre de corps, d'esprits et de classe, qui ne se limite pas au simple amour que peut lui porter un "prince".
Détournant en premier lieu les règles du genre, le récit prend dans sa seconde partie, un tournant horrifique étonnant et détonnant.

Le dessin de Mayalen Goust est tout simplement sublime.
Si Sadima et Handerson ont une esthétique de folie, c'est surtout les couleurs et la mise en page qui débordent de générosité et d'inventivité.
Avec cette adaptation, Mayalen Goust marque de façon indélébile l'univers de Flore Vesco. Elle s'accapare la folie de ce récit pour la décupler.

Un véritable coup de coeur graphique !

Pour lire nos chroniques de Premier rôle et Tête de chien
Pour lire la chronique de Mots Tordus sur le roman de Flore Vesco

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