La princesse Alma fait face à sa destinée.
Désignée visionnaire de la Saignée, la jeune femme, accompagnée de son écuyer, voyage jusqu’à la terre des Dieux.
L’objectif est simple : terrasser l’un d’entre eux pour laver l’affront qui a été fait aux ancêtres de Nuhr-La.
1000 ans auparavant, Yourcenar attend avec impatience la cérémonie du cercle et espère que l’oracle confirmera l’amour qu’elle porte, depuis toujours, à Tamarie.
Deux destins, une même destinée ?


Destins de femmes
À ma grande surprise, Fantasy de Yoann Kavege est une bande dessinée « tête-bêche ».
À l’instar de L’énigme de Turnglass ou de L’orfèvre, l’auteur propose deux récits, à priori indépendants, dont les chemins se croisent.
Le premier est consacré à Alma, jeune princesse envoyée à ses risques et périls dans une quête « impossible ».
Le second met en scène Yourcenar, dont la destinée est bouleversée par les révélations de l’oracle de la cité.
La logique de lecture impose de commencer par le voyage d’Alma dont la conclusion apporte une dramaturgie toute particulière au récit de Yourcenar.
Une quête initiatique

Avec le récit d’Alma, Yoann Kavege nous présente un monde aux allures de médiéval fantaisie.
Le royaume de Nuhr-La est dirigé par la reine Breha, dont la fille a été désignée comme missionnaire de la Saignée.
L’auteur laisse de nombreuses zones d’ombres sur les origines du peuple et les rapports « contrastés » qu’elle entretient avec ses divinités.
On sait juste que ces derniers, après un affrontement, se sont retirés sur leurs terres, coupant ainsi tous liens.
Outre les codes habituels du genre, Yoann Kavege apporte une touche de féminité bienvenue.
Ainsi, les femmes sont nombreuses, prenant des rôles habituellement réservés aux hommes.
La reine dirige seule et Alma est l’héroïne de tout un peuple.
Cependant, consciente de son rôle, la dernière phrase de sa mère résonne comme un avertissement.
» Tâche de ne pas revenir les mains vides. »
Elle se sent investie par sa tâche, n’hésitant pas à utiliser la violence, même contre les « siens ».
Mais derrière cette mission se cache un secret plus intime, autant pour Alma que pour le royaume de Nuhr-La.
Et c’est la grande force de Fantasy.
Rien n’est laissé au hasard dans le scénario de Yoann Kavege et cette simplicité de façade cache une réflexion plus profonde, provoquant des révélations étonnantes.
Le scénariste multiplie les coups de théâtre jusqu’à une conclusion d’une radicalité absolue.
Cette dernière scène exprime les choix d’un personnage happé par une destinée dépassant de loin ses sentiments profonds.
Un amour interdit

L’histoire de Yourcenar débute 1000 ans avant celle d’Alma.
On y découvre un groupe d’ami.es s’accordant une dernière soirée avant leur premier cercle.
Lors de cette cérémonie, Yourcenar, Tamarie, Cecielle etOrr rencontreront l’oracle qui leur dévoilera leur future union.
Mais, pour Yourcenar et Tamarie, l’affaire semble déjà entendue. Amoureuses depuis toujours, les révélations de l’oracle ne font aucun doute.
Et pourtant, si Tamarie a eu ce qu’elle voulait entendre, les paroles adressées à Yourcenar semblent plus énigmatiques.
Surtout qu’au même moment, une nouvelle espèce apparait sur leurs terres : les humains.
Bien que se passant 1000 ans avant, le monde de Yourcenar est plus proche de la science fantaisie.
Si d’apparence son espèce ressemble aux humains, leur taille est plus imposante et leur technologie plus avancée.
Par le biais de ce récit, Yoann Kavege évoque les premiers pas d’une espèce humaine, aidée par un peuple supérieur et pacifique.
Or, on sait, avec Alma, que cette histoire s’est mal terminée et qu’humains et divinités deviendront ennemis.
Comment et pourquoi ? Le parcours de Yourcenar , vouant un amour profond à cette nouvelle espèce, y apportera des explications.
En interprétant les paroles de l’oracle, elle s’impose une destinée, l’amenant à quitter la vie dont elle rêvait.
Yourcenar est une bonne personne. Il n’y a aucune malveillance en elle et, contrairement à certains de ses congénères, elle ne cherche pas la vénération des humains.
Pour elle, la création d’une religion autour d’eux pose un réel problème de conscience, créant les germes de futurs conflits.
Par ce biais, Yoann Kavege pointe les errements de toute croyance, imposant une hiérarchie entre celui qui sait et celui qui écoute.
L’amour est une thématique importante de Fantasy.
On la retrouve chez Alma mais elle prend une forme plus viscérale chez Yourcenar.
Si le récit débute par une relation pure, il se poursuit par une quête obsessionnelle qui, petit petit, perd tout son sens.
Yourcenar est aussi une héroïne de tragédie. Elle se plie à une destinée qui dirige sa vie et qui ne tient que sur une simple interprétation.
Cependant, comme pour Alma, peut-elle lutter ?
Le point de vue du lecteur
Alors que nous, nous savons que Yourcenar ne trouvera que la mort au bout du chemin.
Si la conclusion du récit d’Alma était violente, avec celle de Yourcenar, Yoann Kavege laisse le lecteur-rire avec les conséquences de ce qu’il sait.
Cela renforce d’autant plus le côté tragique du récit car, au final, nous savons que cette fin est inévitable , quoi qu’elle fasse !
Un graphisme en demi-teinte

Le scénario de Fantasy et la réflexion qui en découle sont brillants.
Mais je suis plus mitigé sur l’aspect graphique.
Attention, le dessin est loin d’être moche et, si j’en crois les échos, bon nombre de lecteur-rices sont tombé.es sous le charme du trait de Yoann Kavege.
D’ailleurs, je lui trouve aussi de nombreuses qualités.
Les designs et l’univers graphique fonctionne bien.
Mais là où l’auteur assure, c’est sur sa mise en page.
La narration est parfaite, les cadrages sont inventifs et variés et apportent du tonus, notamment aux scènes d’action.
On sent une réelle réflexion qui, toutes proportions gardées, m’a rappelé le travail d’Hayden Sherman.
D’ailleurs, on retrouve la même forme d’imperfection au niveau du trait.
Effectivement, je trouve que celui-ci manque de souplesse, apportant certaines raideurs à ses personnages.
De même, le travail expressif reste minimaliste, hésitant encore entre une forme de réalisme et une radicalisation stylistique.
Surtout que l’encrage alourdit encore plus le trait et demanderait davantage de finesse et de variété.
L’ensemble manque de puissance et paraît encore timide, surtout au regard des enjeux du scénario.
Malgré tout, certaines cases et idées narratives démontrent un réel talent qui ne demande maintenant qu’à être exploré !
En résumé
Fantasy de Yoann Kavege est un titre étonnant, surprenant voire bouleversant.
Sous un format "tête bèche", le scénariste propose deux récits indépendants, liés par une destinée commune.
Le premier s'intéresse à la quête d'Alma qui doit anéantir une divinité lors de la Saignée.
Le second explore le parcours de Yourcenar dont la vie est bouleversée par les révélations d'un oracle.
Croyance, superstitions, religion et pouvoir se croisent dans ce double récit aux multiples rebondissements, formant une véritable tragédie.
Au fond, Yoann Kavege se demande s'il est possible d'échapper à son destin, aussi faussé soit-il !
L'aspect graphique reste encore perfectible mais on sent déjà, notamment dans la narration, les prémisses d'un grand auteur en devenir.
Une belle découverte !

