Erêves (Stéphane Servant)

Stéphane Servant est de retour (et c’est une première) dans un univers né de son précédent roman Monstres, paru en 2023. Érêves est un monde étrange, peuplé de monstres, dans lequel pénètrent accidentellement Jonas et sa soeur Mila, après avoir plongé dans un mystérieux lac. Menacé et poursuivi car les humains ici ne sont pas les bienvenus, le garçon va trouver une aide inattendue auprès des membres d’un cirque. Comment retrouver le chemin de son monde ? Et surtout, comment sauver sa soeur dont il a perdu la trace ? Le temps est compté car Jonas oubliera tous ses souvenirs dans sept jours…

N’est pas monstre celui qu’on croit

Plonger dans l’univers circassien n’est pas une surprise pour les lecteurs de romans de Stéphane Servant. On trouvait déjà ce petit monde dans Monstres et même avant cela dans La Langue des bêtes. Mais celui qu’il développe dans Érêves tient davantage du « freaks » inversé. En effet, les « monstres » sont ici les humains d’apparence normale, tous les êtres qui vivent dans ce monde ayant une apparence et un comportement, voire même un langage, monstrueux.

Mais commençons par le commencement : Jonas, un jeune collégien, est écrasé de tristesse et de colère depuis que son père est malade et hospitalisé. Il vit seul désormais avec sa maman et sa soeur Mila. Si l’on ajoute à cela les difficultés financières et le harcèlement scolaire, Jonas perd pied.

Un jour, leur mère propose de les emmener au cirque pour se changer les idées. Alors qu’il sort pour accompagner sa petite soeur aux toilettes, il tombe nez à nez avec Boris, la brute épaisse du collège qui le martyrise. Sauf que ce jour-là, Jonas a un couteau. Toute sa colère se déverse dans l’entaille qu’il fait au visage de Boris. Tandis que Mila s’enfuit, effrayée par la violence de ce geste et par le comportement de ce frère qu’elle ne reconnait plus, Jonas la voit disparaitre dans un lac noir mystérieusement apparu. Il plonge pour la sauver et se retrouve dans un autre monde.

Dès lors, les rencontres, plus ou moins positives, vont jalonner sa quête dans un monde où le chant des oiseaux est insupportable et le soleil synonyme de mauvaise journée. Un monde qui semble mourir, envahi par une eau sombre de larmes. Jonas va vite découvrir que cet univers est lié aux émotions et aux souvenirs douloureux de ses habitants. Mais qui sont réellement ces monstres qui peuplent Érêves ?

« I’m gonna take that fear and wear it like a crown« 

Érêves est un roman à la croisée du conte et du fantastique. On y retrouve des personnages qui vous feront sans doute penser aux créatures de contes tels que Hansel et Gretel (le Vieux et la Vieille sont irresistibles) ou même le Magicien d’Oz.

On y croise aussi un garçon-oiseau, un homme-araignée et des soeurs siamoises. Mais surtout, chacun de ces personnages semble vivre avec une blessure intime, une douleur avec laquelle il a appris à cohabiter, notamment dans au sein du Cirque.

Pour éclairer cette métaphore, l’auteur lui-même explique d’ailleurs sur son site :

Il y a plus de dix ans, j’ai assisté à Reykjavik
au spectacle Wear it like a crown de la compagnie suédoise Cirkus Cirkör.
Une galerie de personnages cabossés, en équilibre, au bord du gouffre,
tous confrontés à leurs faiblesses et à leurs peurs.
C’est sans doute pour ça que vous retrouverez sur la piste du Cirque d’Érêves, Blanche et Merle,
deux enfants qui portent leurs fêlures comme une couronne.

Il y a plus de dix ans, j’ai découvert la chanson Wear it like a crown de Rebekka Karijord.
Une chanson que je ne me lasse pas d’écouter
et qui fait profondément vibrer quelque chose en moi.
Il y est question de chemin, de grandir et d’affronter ses peurs.

Stéphane Servant explore avec beaucoup de justesse les émotions qui submergent, qui paralysent et que les mots peinent parfois à dire. Jonas va ainsi devoir apprendre à regarder en face ses peurs, sa colère et sa tristesse pour sauver sa soeur et trouver sa voie/voix.

Son écriture est parfois poétique, parfois drôle, toujours émouvante et forte. Le langage occupe ici une place particulière, entre les mots « croquants » du Vieux et de la Vieille et ceux que Jonas n’arrivent pas à dire. Les souvenirs aussi, qui disparaissent petit à petit et que l’écriture permet de garder en vie.

Stéphane Servant dit la différence, la peur, les métamorphoses et l’attachement comme personne. Et Érêves est une porte ouverte sur l’univers onirique et sensible d’un auteur amoureux des mots et des êtres.

Pourquoi lire Érêves ?

Érêves est un conte sombre, un roman fantastique étrange et émouvant. Stéphane Servant nous plonge dans un monde inversé où la joie fait peur et la tristesse provoque le rire. On y prend la main de Jonas, un garçon à la colère sourde qui peine à vivre avec ses peurs mais qui, grâce à l'amitié de créatures rencontrées dans un cirque extraordinaire, va apprendre à grandir sans oublier. Et à faire briller ses fêlures.

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