Hâte-toi quand la nuit vient (Marie Pavlenko)

La Gen Z est souvent présentée comme une génération hyperconnectée mais aussi souffrant d’anxiété, soumise à une vision pessimiste du monde, voire d’éco-anxiété. Dans son dernier roman, Marie Pavlenko décide de pousser le curseur de la dystopie dans des extrêmes malheureusement assez réalistes pour voir comment un groupe de lycéens et de lycéennes peuvent continuer à aimer, être heureux ou même simplement vivre dans un monde fasciste et soumis à des températures très élevées. L’espoir peut-il y avoir encore sa place ?

« Etre le grain de sable« 

Depuis Et le désert disparaitra et Traverser les montagnes et venir naitre ici, Marie Pavlenko nous a habitués à nous confronter à des thématiques engagées telles que l’écologie ou la solidarité, la lutte contre les discriminations ou le féminisme.

Avec Hâte-toi quand la nuit vient, les personnages sont plongés dans une société aux extrêmes marqués, tant du point de vue de la politique que du dérèglement climatique.

Jeanne est une lycéenne qui fréquente le lycée Jean-Marie Le Pen (je vous laisse imaginer l’absence de liberté d’expression et la répression qui y règnent ainsi que les différentes discriminations possibles). Elle subit, comme toute la population, des températures particulièrement chaudes ainsi que des restrictions d’eau et la quasi disparition des arbres et de certaines espèces animales.

Et ce n’est pas dans sa famille qu’elle trouvera du réconfort. En effet, sa mère la traite mal, sa relation avec son frère est déséquilibrée tant il semble l’être qui pourrait réussir dans la famille au contraire de sa soeur. Son père est souvent absent et sa grand-mère adorée, Florie, est morte. Elle était la mémoire de Jeanne et une figure de résistance.

Florie lui manquait. Ses mots, sa voix chevrotante, « mon grand-père à moi a fait cette guerre, tu sais, les millions de Juifs massacrés, les Tziganes, les communistes, les homosexuels, et qu’est-ce qu’on en a retenu ? Rien. J’ai vécu les pandémies, le pouvoir a pris ses aises, il a glissé sa petite main manucurée dans un gant de velours, et nous, on s’est laissé faire, puis une autre pandémie, et une autre (normal, la Terre se rebelle, elle nous régule !), et le filet se resserre pour t’étrangler jusqu’à la glotte. Après, c’est foutu : tu ne sais plus te révolter. Sans parler des autres atrocités, les autres guerres, les génocides et tout le monde ferme les yeux, les enfants meurent par milliers, les mères, les filles, les grands-mères.

Sa seule source de joie, ce sont ses amis : Blanche, celle qui la connait le mieux, mais aussi Charles et son cousin Roman. Le mystérieux Roman dont Jeanne va devenir rapidement amoureuse. Ils vivent comme ils le peuvent les privations, les enseignements revisités à la sauce révisionniste, les brimades et la discrimination quotidienne, notamment concernant les jeunes d’origine étrangère. Certains élèves ont même dû changer de prénom pour les franciser… Cela rappellera évidemment à certain.es les tristes propositions d’un Eric Zemour.

Or, dans ce contexte dystopique, l’amour et l’amitié trouvent encore le moyen de germer au creux de ce terreau de peur, de colère et d’humiliation. La résistance aussi, qui naitra de l’esprit collectif et de la révolte qui gronde dans ces coeurs enflammés.

Etre la Révolution

Il faut le dire : la lecture de Hâte-toi quand la nuit vient est douloureuse. La société qui y est décrite rend concrets nos cauchemars les plus sombres, les plus bruns.

On le sait depuis un siècle que les pesticides flinguent la biodiversité, que la terre en crève, pas la planète, la terre, ce qui nous fait vivre, le sol. Que les gens clamsent à cause de ces saloperies, que les humains vont finir par devenir stériles. Et la course au pétrole déglingue le climat et on mourra de chaud.

Pour dire ce monde où plus rien ne va et qui attend son lent effacement, Marie Pavlenko nous place au coeur de la violence, de la colère et de la peur. Poétesse du corps et des sensations (elle a publié en février Les pieds dans la nuit), elle réussit à dire la chaleur étouffante, les blessures et les douleurs de l’oppression quotidienne, le désespoir qui brise et fait tomber à genoux. Mais elle dit aussi la flamme qui brûle dans les yeux de ces jeunes choqués par le monde qui les entoure, les rires qui relient et redonnent confiance, les mains qui s’unissent pour renverser les murs.

Dans cette société placée sous couvercle, celui du dérèglement climatique et celui du fascisme, l’espoir nait de la transmission des valeurs par les parents de Charles et Roman, mais aussi par la volonté de ne pas se taire et de ne pas baisser les yeux.

Il sera question d’amitié, d’amour, de sacrifices et de résistance. C’est d’ailleurs pour lier cette génération future à celles des temps plus anciens que l’autrice insère quelques chapitres au travers desquels on reconnait Jeanne et Roman, deux jeunes amants aux destins tragiques. Or, s’ils partagent avec eux la peur et les inégalités, les personnages de cette dystopie semblent bénéficier d’un réseau et d’une solidarité qui brisera le cercle des morts malheureuses de leurs prédécesseurs.

Un autre monde, porté par cette jeune génération, est-il possible ? On a envie d’y croire.

Pourquoi lire Hâte-toi quand la nuit vient ?

Hâte-toi quand la nuit vient est un roman oppressant et l'on peine parfois, comme les personnages, à reprendre notre souffle tant les dérives autoritaires et le dérèglement climatique ont baillonné les esprits et les coeurs. Malgré tout, Marie Pavlenko nous montre, une fois encore, sa confiance dans la jeunesse. Cette jeunesse qui croit en l'amour et en la solidarité, qui cherche sa place et souffle sur les braises de la résistance pour nourrir l'espoir d'un monde nouveau. Une lecture engagée et poétique qui prouve qu'aimer c'est résister.

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