Alors qu’il vient de recevoir le prix du Livre de la liberté intérieure 2026, il était temps pour moi de découvrir ce petit roman de Rachid Benzine : L’Homme qui lisait des livres. Au coeur de Gaza, un vieil homme aux cheveux blancs est assis, un livre à la main, devant son échoppe qui déborde d’ouvrages. Alors que Julien Desmanges, un journaliste photographe, lui demande l’autorisation de le prendre en photo, l’homme répond qu’il ne le fera qu’à la seule condition que le journaliste écoute son histoire.


Une vie, des livres
Le récit commence par une rencontre : celle d’un photographe français, reporter dans Gaza détruite. Ce photographe sera désigné pendant tout l’ouvrage par un « tu » qui implique immédiatement les lecteurs. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir, au milieu des décombres, l’échoppe d’un libraire plongé dans sa lecture, une tasse de thé à la main.
Il y a tout dans cette scène. Tout ce que Gaza est devenue. Un vieux libraire accroché encore à ses bouquins, qui lit à deux pas des ruines. Comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville. Et tu te dis que c’est ça, la vraie image. Pas besoin de chercher plus loin. Elle est là, sous tes yeux.
Quand tu te décides enfin à appuyer sur le déclencheur, ton ombre projetée sur son livre lui signale ta présence. Il lève lentement les yeux. Il te sourit. Tu essaies par quelques gestes de lui faire comprendre que tu souhaites le photographier. C’est alors qu’il te répond dans un français tout en maîtrise, classique un peu désuet :
« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. »Alors le vieux effleure les livres comme s’ils caressait des souvenirs. Il va raconter sa vie, celle d’un homme qui a traversé les douleurs et les blessures de la guerre en Palestine, qui a vécu dans sa chair la perte et la destruction. Celle d’un homme qui a été sauvé par les livres. Nabil Al Jaber.
Désormais, chaque chapitre sera consacré à une période de sa vie, de l’enfance à sa situation présente, et sera associé à un lieu et un livre important pour lui.
De son enfance à Bilad El-Cheïck, au sud-est de Haïfa, à l’exil dans les camps Aqabat Jabr puis de Jabaliya, puis les études au Caire et le retour à Gaza, Nabil raconte les morts que subit sa famille, les rencontres amicales et amoureuses, plus tard la perte de son fils et celle de sa femme. Grands malheurs et petits bonheurs se côtoient dans ce récit dans lequel les livres occupent une place prépondérante et essentielle.
« Tu crois que les mots vont nous sauver ? » me demandaient mes amis. Je leur répondais que, oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.
En écoutant, chaque jour, l’homme raconter sa vie, c’est une part de l’histoire palestinienne qui se déroule sous nos yeux.
Une fable humaniste
Ce n’est évidemment pas un hasard si ce petit livre a reçu le prix du Livre de la liberté intérieure. Rachid Benzine nous ouvre les portes d’un esprit et d’un coeur simples, ceux d’un témoin de l’Histoire, celle de la Palestine depuis 1948. Nabil, l’amoureux des livres, l’est aussi et surtout des autres. Et seuls les livres permettent de survivre après des tragédies telles que celles qu’ont vécu les habitants de Gaza.
En lisant des poèmes, des romans, des autobiographies ou des pièces de théâtre, Nabil écoute la voix et la sensibilité d’autres êtres et dialogue avec eux, « comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville ».
L’écriture de Rachid Benzine est fluide, simple et sensible. Et c’est sans doute cette simplicité évocatrice qui a fait le succès de ce livre depuis sa parution. Le propos est accessible et permet de mieux comprendre le parcours des palestiniens depuis 1948 jusqu’aux attaques du 7 octobre 2023.
On repeint une porte ici, on nettoie une vitrine là. Comme si chaque petit geste de réparation ou d’entretien pouvait conjurer le mauvais sort. Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.
L’homme qui lisait des livres est une ode au peuple de Gaza, une ode aux livres et à la puissance de vie de la fiction et de la poésie.
C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir.
Pourquoi lire L’Homme qui lisait des livres ?
S'il est des livres à la portée universelle et humaniste, L'homme qui lisait des livres est de ceux-là. Rachid Benzine, à travers le récit de la vie de Nabil, un libraire au coeur de Gaza détruite, nous rappelle l'histoire de ces palestiniens qui, depuis 1948, subissent les blessures et les douleurs de la guerre, sans pour autant baisser les armes. Il sera ici question d'amour des livres mais aussi et surtout de rencontre avec l'autre et de tolérance. Une fable humaniste accessible et qui laisse une empreinte durable dans les esprits et les coeurs.


