La Louve (Antonin Sabot)

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le royaume de France, avec à sa tête Louis XIV, se rend compte des richesses qu’il peut tirer des forêts. Dans les Cévennes, une révolte gronde. Des hommes et des femmes se réfugient dans les montagnes pour échapper au contrôle des ordonnances des eaux et forêts qui veulent prendre possession des arbres et en interdire l’exploitation. La Louve d’Antonin Sabot est le récit de cette révolte des sans-voix, à travers les yeux et le coeur d’une femme-louve.

Être la forêt

Elle n’a plus de prénom. N’a pas d’âge. Elle est la Louve. Tour à tour femme-buisson puis Peau-de-loup.

Elle se sentait plus en sécurité à l’écart. Loin dans les bois. Là où aucun homme, pas même de sa famille – surtout pas de sa famille – ne pourrait poser la main sur elle sans son accord.

La Louve a trouvé refuge dans la vallée de la Domergue, au pied des Cévennes, comme de nombreux habitants qu’on nomme désormais « les Exilés » ou « Ceux de la forêt« . Comme eux, elle a quitté la misère des villages.

Elle écoute, elle voit, elle sent ce qui vit et vibre sous les arbres. On dit qu’elle est « sauvage » mais elle a, au contraire, fuit la sauvagerie des hommes, leur violence et leur volonté d’exploitation de la nature. Leur soif d’argent et de propriété.

La forêt est sa maison, sans possession aucune. Elle la traverse et la ressent, la respecte profondément. Elle connait les souffles qui la traversent et les cris des animaux qu’elle héberge.

Or, elle découvre un jour un meurtre. Celui d’une renarde écrasée sous un tronc qui vient d’être abattu, ses petits sous elle qu’elle a dû tuer de ses propres crocs pour qu’ils ne souffrent pas.

Elle sent la puanteur des corps d’hommes qui ont dévasté une partie de la forêt. Elle fait l’amère expérience de l’exploitation des « massifs en coupes réglées ».

Si elle vit seule dans les sous-bois, elle a cependant confiance en deux êtres : Jeandou, un exilé à la barbe moussante, qui a fait le choix d’aller au plus profond de la forêt, et Sylvaine, une habitante du village auprès de qui elle apprend la médecine par les plantes. Sa liberté en étendard, elle va mener la révolte des Exilés contre les soldats venus les déloger pour meurtrir la forêt sans entrave.

Là, écouter,

Entendre

Ce que murmure le massif,

Clair comme une parole articulée,

A quoi la montagne répond.

« Prends garde à ta liberté.

Prends garde. »

« Qui pour me l’ôter ?  »

Mais les ruisseaux ne savent pas répondre,

Chantent leur propre partition,

Tant qu’ils coulent,

Il faut comprendre seul.

Sans un mot mais avec toute la force de son regard et de sa colère de femme-louve, elle va mener le combat.

Un hymne à la liberté et à la nature

Antonin Sabot s’est appuyé sur des documents historiques pour construire son récit, ancré dans un XVIIe siècle de puissance royale et d’appropriation des territoires.

Mais la force de ce roman tient dans son universalité et dans son intemporalité aussi. En effet, si cette révolte est datée et inscrite dans un territoire précis, celui des Cévennes, la lutte pour la liberté et pour le droit des habitants à disposer d’eux mêmes et de vivre selon leurs conditions restent d’actualité.

De plus, le personnage de la Louve est profondément féministe, ardente défenseuse de la nature et des plus faibles.

Réveille-toi, Forêt.

Montre les crocs.

Louves, ourses,

Renardes, pics,

Rapaces, sangliers,

Esprits de la forêt.

Fachés.

Colèrez-vous.

Colèrez-moi.

J’ai un couteau,

Et une fronde,

J’ai des griffes et des dents,

Un coeur qui bat de plus en plus en fort.

Je suis La Louve,

Je suis l’esprit de la forêt,

Une épine dans leur talon.

Je suis le chat sauvage,

L’aigle qui les lacère,

Le vautour qui se repait de leur dépouille.

Je suis tout ce qu’ils ne sont pas

Et qu’ils ne comprennent pas.

Antonin Sabot donne une voix à celle qui ne parle plus, en vers libre. Libre de créer des mots à la hauteur de sa lutte. La puissance poétique de cette expression intime de la Louve est ainsi révélée, au-delà de ses actes lourds de sens.

En suivant la destinée de cette femme-forêt, on prend douloureusement conscience de la bêtise des hommes et de leur peur de la liberté absolue.

Pourquoi lire La Louve ?

En faisant résonner les mots en vers libre de La Louve et en nous faisant le récit de ces révoltés qui ont combattu pour la liberté de vivre dans la forêt, Antonin Sabot nous offre un roman puissant et engagé. On y découvre une part de notre histoire peu connue mais qui résonne avec la soif perpétuelle de possession et d'exploitation des hommes. La Louve est un hymne à la nature et à la liberté qui percute et remue, interrogeant notre rapport à l'ordre et notre capacité de résistance face à l'oppression. Un message féministe incarné. 

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