Tout ce qui meurt & agonise (Tate Brombal / Jacob Phillips)

Jack est un fermier attaché à sa terre natale.
Chaque jour, c’est la même routine. Sa fille, Daisy, vient le réveiller et ensemble, ils rejoignent son mari, Luke, en pleine préparation du petit déjeuner.
Une parenthèse familiale juste avant une journée de travail, seulement interrompue par l’arrivée du facteur.
Et c’est ainsi, jour après jour.
A ceci près que depuis l’apocalypse zombie, sa famille et les habitants de sa ville natale sont des morts-vivants.

L’humanité qui se cache derrière l’horreur

Un énième récit de zombie ?

Tout ce qui meurt & agonise de Tate Brombal et Jacob Phillips ne réinvente pas le genre.
D’ailleurs, le scénariste avoue dans sa postface que les zombies ne l’ont jamais réellement intéressé. Et il ne s’imaginait pas s’emparer un jour d’un genre qui a été poncé mainte fois par de multiples média.
Et puis il est difficile de passer après Walking Dead où Robert Kirkman semble avoir explorer la thématique dans le moindre de ses aspects.
D’ailleurs, l’idée de départ du comics de Tate Brombal n’est pas sans évoquer celle du Gouverneur qui gardait près de lui sa fille zombifiée.
Simple hasard ou hommage déguisée ? Peu importe, Jack est loin d’être aussi sadique de ce vilain emblématique de Walking Dead.

Cependant, si de nombreux codes restent présents, Tate Brombal se permet quelques innovations astucieuses.
L’une d’entre elle concerne les zombies eux-même.
Pour Jack, les morts-vivants gardent une part d’humanité en eux. Ainsi, ces derniers, s’ils sont nourris en conséquences, passeront leur journée à revivre les derniers moments de leurs vies. Comme un écho de ce qu’ils étaient avant.
Bien sûr, les actions du fermier peuvent poser question mais elles expriment profondément l’attachement qu’il porte à son entourage.

Au cours d’un premier chapitre où l’horreur apparait au fil des cases, on découvre un homme, miraculeusement épargné par le virus qui a dévasté sa famille ainsi que son voisinage.
Alors que la plupart se serait lancé dans un jeu de massacre ou aurait pris leur jambe à leur cou, Jack choisit de protéger sa communauté.
Il se crée une routine qui fait de lui, bien que vivant, un membre de société zombie. Une société qu’il nourrit et auprès de laquelle il a décidé de vivre.
Evidemment, derrière cette décision, on retrouve un rejet total de dire au revoir à sa fille Daisy et à son mari Luke, allant jusqu’à répéter inlassablement les mêmes gestes, à la recherche d’une once de vie.
Mais il n’y a pas que cela.
Jack se considère comme le protecteur de la communauté. Il est celui qui les nourrit et qui leur évite de succomber à cette faim insatiable.

Or, cette bulle est vouée à éclater. Et une nouvelle fois, L’Homme est un loup pour l’Homme !
Ainsi, Tate Brombal inverse les rapports de force. Les zombies ne sont plus le danger mais plutôt mes victimes de l’incompréhension et l’intolérance humaine.
Sam et son groupe ne sont pourtant pas bien différents de celui de Rick et son objectif reste cohérent dans un monde tel que celui-ci.
Néanmoins, Jack n’avait rien demandé. Quoi qu’on pense de cette vie, de la folie que l’on peut lui prêter, il a réussi à maitriser ces créatures, leur laissant un semblant de reste d’une vie d’antan.
Les survivants, de leur côté, ne voit que le monstre assoiffé de sang qu’il faut éradiquer. Ils ramènent avec eux des préjugés, une intolérance, du sadisme et de la violence.

À aucun moment, les zombies sont la source de ce conflit et alors que les balles fusent, ce n’est pas la mort des hommes et des femmes qui nous touchent mais plutôt celle de créatures que l’ont a appris à connaître par le biais des souvenirs de Jack.

Face aux préjugés

Un bonne histoire de zombie s’attarde avant tout sur les humains et certaines de leurs dérives.
Si Georges Roméro voit les zombies comme le symbole du consumérisme de nos société, Tate Brombal fait de Tout ce qui meurt & agonise, une critique de l’homophobie qui gangrènent les espaces plus « reculés ».

Le comics se sépare en deux temporalités : le présent et l’arrivée du groupe de survivant et le passé, revenant sur la vie de Jack.
Ainsi, on découvre un personnage complexe mais attachant.
Alors que le premier chapitre nous le montre comme un protecteur, un père et un mari aimant, les failles apparaissent rapidement.
Jack, contrairement à son mari, a été élevé par un père homophobe dans une société qui n’accepte guère cette différence. Rejeté, violenté et insulté, il décide pourtant de venir vivre, avec sa famille, auprès de sa ville natale, tout en haut de la colline. Cette position n’est pas anodine. Il choisit l’isolement ce que lui reproche Luke, qui contrairement à lui, n’a pas l’intention de sa cacher.

Tate Brombal, proche de James Tynion IV, est très attaché aux droits LGBTGI+. Néanmoins, Tout ce qui meurt & agonise n’est pas son pamphlet.
Bien que cette bourgade canadienne transpire de sa bigoterie où le racisme et l’homophobie est nourrit par l’ignorance.
Pourtant, de façon paradoxale, il reste attaché à cette communauté, se sentant proches de certains membres. Un ami d’enfance qui n’a jamais fait son coming out, une jeune femme violenté qui a trouve refuge chez eux … Ainsi, c’est dans l’union qu’il trouve la force de dépasser les ressentiments légitimes, se lançant dans cette quête folle.
Pour Tate Brombal, rien n’est tout blanc ou noir comme le démontre la scène de l’enterrement de son père où Jack découvre un soutien inattendu auprès du prêtre de la ville.

Jack n’est pas parfait.
Il cache une forme de lâcheté. Avant, il se saoulait et rentrait aux aurores, laissant son mari s’occuper de leur fille. Aujourd’hui, il s’entête à vivre une vie en répétition comme une refus d’accepter la mort de son mari et de sa fille.
D’un certaine façon, Sam et sa troupe l’oblige à réintégrer une réalité qu’il a toujours refuser d’admettre.

Un héritage certain

Petit à petit, Jacob Phillips se crée une bibliographie des plus sympathiques.
S’il a commencé comme coloriste de son père, Sean Phillips, notamment sur Criminal, , le jeune artiste a rapidement cherché son indépendance en collaborant notamment avec Chris Condon.

Pour être honnête, j’ai trouvé ses débuts laborieux.
Forcément, il y avait l’image du papa qui lui collait à la peau et l’héritage graphique semblait trop évident.
De plus, se cantonnant lui aussi au polar, les comparaisons devenaient trop nombreuses, n’allant pas forcément en sa faveur.

Avec Tout ce qui meurt & agonise, il franchit un cap.
Son trait gagne en épaisseur et en profondeur, n’hésitant pas à chercher dans la noirceur totale. Plus rond, moins strict, il se montre autant à l’aise sur les scènes d’intimité que lors des moments horrifiques, ne nous épargnant pas les détails les plus gores.
La première scène de repas est d’ailleurs assez peu ragoutante. Car oui, le comics est violent et particulièrement sanglant. Mais on parle de zombie après tout !
Les couvertures sont d’ailleurs magnifiques, reflétant assez bien l’ambiance intérieur malgré un traitement graphique légèrement différents.

Sa mise en page, aidé par les alternances du scénario, gagne en rythme tout en conservant une forme de classicisme dans les cadrages.
Et puis, il ya les couleurs de Pip Martin. Jacob Phillips laisse la main ce qui nous permet de le découvrir sur une gamme colomètrique différente, plus pastel avec quelques effets aquarelles bien sentis.

Une belle prestation !

En résumé

Alors que je pensais être en saturation de zombies, Tout ce qui meurt & agonise de Tate Brombal et Jacob Phillips prouve que le genre est idéal pour explorer l'humanité à travers les monstres. 

Partant d'un concept original, inversant la dynamique humain / zombie, on découvre un homme, seul rescapé d'un virus zombie, qui décide de protéger une communauté de mort-vivants.
Une communauté qui, au vu de son orientation sexuelle, ne l'a pourtant pas épargné.

Tate Brombal décrit un homme complexe, paradoxal, refusant de dire adieu à ceux qu'il aime.
Fustigeant les préjugés, l'homophobie et le racisme ancrée chez certains, le scénariste ne se veut pas catégorique, cherchant l'espoir dans la moindre rébellion.

Jacob Phillips s'échappe peu à peu de l'ombre de son père en proposant un de ses meilleurs projets.

La fin est certes convenue mais on imaginait mal une autre conclusion.
Bulles carrées

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