Providence (Nicolas Dehghani)

Pendant des années, Providence, l’élite terrienne de la planète rouge, a pillé les ressources de la Terre afin de prospérer.
Consciente de cette faute originelle, elle tente de rétablir le contact par des sondage adressés à la population terrienne.
Keren Kepler est un des rares terriens à avoir gravit les échelons de socièté Providencine. Convaincu que ces sondages, exercés par des machines, sont trop impersonnels, il prône une méthode plus proche des sondés.
Malheureusement, sa méthodologie ne convainc guère son supérieur et son insistance pourrait bien lui coûter sa place …

Un véritable récit de science fiction ?

Technologie Vs Humanité

Providence est le dernier « gros » bébé de Nicolas Dehghani, 5 ans après Ceux qui brûlent, un polar réjouissant.
Avec ce titre, l’auteur rennais s’intéresse cette fois-ci à la science fiction.
Et pas de n’importe quelle manière !

Providence, au moins dans sa première partie, se veut un pur récit de science fiction. Le récit brasse de nombreuses thématiques tout en invoquant de multiples références prestigieuses.
Ainsi, Nicolas Dehghani nous décrit une planète Terre asséchée par des années de pillage.
Pourtant si les terriens considèrent les providencins comme un peuple « étranger », leurs origines restent communes. Seuls leur statut les différencie.
Par petite touche, l’auteur dévoile une opposition de classe doublée d’une avancée technologique à laquelle la Terre n’a jamais pu avoir accès jusque-là.
Ce propos rappelle d’ailleurs un autre des grands succès bds de cette années: Terre ou Lune de Jade Khoo.
Néanmoins, le développement se veut radicalement diffèrent, moins « poétique », beaucoup plus pragmatique.

Providence a laissé la technologie prendre le pas sur des décisions et des ressentiments humains.
Ainsi, on comprend que, malgré toute leur bonne volonté, les providencins n’ont jamais pu réellement renouer le contact.
Elle aura beau offrir de nouveaux contrats aux entreprises locales, la méfiance et le mépris reste de mise.
Pour les terriens, rien n’est gratuit. Accepter la technologie de Providence, c’est prendre le risque d’être remplacer, à terme, par celle-ci. Et comment ne pas les comprendre ?

Et Nicolas Dehghani s’amuse à semer le doute. Sont ils réellement sincère ?
Le système de sondage pose de réelles questions ? Si son objectif est de comprendre le ressentiment des humains pour mieux y répondre, pourquoi le rendre aussi impersonnel ?
C’est justement ce que rejette Keren Kepler.
Rare terrien à être admis auprès des providencins, il travaille sur une autre méthode mettant le sondeur et le sondé à égalité.
D’une certaine façon, le jeune homme croit davantage à l’expression humaine qu’à l’analyse scientifique, plus facilement manipulable.
Et sa dernière intervention semble lui donner raison. En mettant en confiance le sondé, il a pu lui faire dire ce qu’il n’aurait jamais dit à une machine.

Pourtant, Keren ne se sent pas traité à sa juste valeur. Et on peut de se demander si sa position de terrien n’est pas juste une caution de diversité pour Providence.
Avec Nicolas Dehghani, rien n’est réellement blanc ou noir, il préfère explorer la zone grise de l’esprit humain.

Pour Eliam, le père de Keren, la réponse ne fait pas l’ombre d’un doute. Ouvrier, on ne peut pas dire qu’il porte dans son coeur l’élite de la planète rouge. Pourtant, il est ravi de l’évolution sociale de son fils, la jugeant non sans un certain amusement.
Mais Eliam est un père aimant et on sent qu’il ferait tout pour son fils.
De son côté, le jeune garçon, obsédé par son travail, n’accorde peut-être pas toute l’importance qu’il devrait à cette relation paternelle.

Caele, un de ses amis providencins le lui fait remarquer :

 » Tombe pas dans le piège, tu devrais profiter de ton père tant qu’il est près de toi. »

Cette phrase hantera la suite de l’album.

Endeuillé

Mise en garde : Il est difficile d’aborder cette deuxième partie sans spoiler la révélation débouchant à cette seconde partie.
Si vous n’avez pas lu cet album, Ce deuxième paragraphe est fortement déconseillé

Spoiler

Cette première partie se clôture sur un bouleversement des plus inattendu.
Après avoir mis en place, ce que l’on pensait être l’intrigue générale, l’auteur renverse complètement la table, pour nous diriger vers une toute autre direction.
Certes celle-ci reste intimement liée à la première partie mais sa tonalité se veut beaucoup plus psychologique que scientifique.

Ainsi, Keren meurt dans un accident de voiture. Alors qu’une jeune fille traverse la route, l’IA de sa voiture décide de protéger la jeune fille au détriment de la vie du pilote.
Pourquoi l’IA a fait un tel choix ? Si la réponse à cette question reste moins pertinente que celle de Cyril Bonin dans Karl, elle sert davantage de fil rouge amenant à la conclusion du récit.

Brutalement, Providence devient le récit d’un deuil.
La brutalité et l’injustice de la mort de Keren frappe de plein fouet Eliam, devenant, de façon malheureuse, le personnage central de l’intrigue.
Alors qu’on comprend que le père a déjà subi une perte, celle de son fils est de trop.
Le deuil est trop difficile à porter et l’acceptation paraît bien lointaine.
La tristesse cède rapidement sa place à la colère, rejetant la faute sur l’IA qui sur les concepteurs.
Mais, si derrière toute machine il y a un humain, derrière tout humain, il y a aussi un père.
Et la vengeance devient difficile à assumer.
La haine ne s’apaise pas pour autant. Il en veut à la terre entière, s’éloignant petit à petit de ses proches.

Le sentiment de culpabilité est tout au centre du récit.
Eliam n’a jamais pu réparer le jouet de son fils, Gaby s’est retrouvée sur le chemin de cette voiture et Providence a conçu la machine. Chacun cherche, à sa manière, à réparer cette faute avec plus ou moins d’envie.

Le récit se montre, au final, assez cruel, démontrant que la vengeance, portée par des certitudes n’amènent à rien de bon.
Malgré tout, les dernières pages laissent un brin d’espoir. Preuve que la technologie peut être le repli à un brin d’humanité.

Est-ce que Providence est véritablement un récit de science fiction ?
Le décorum, l’ambiance et les interrogations technologie semblent l’attester.
Néanmoins, on peut se demander si il n’y a pas tromperie sur la marchandise, tant la psychologie prend le dessus par la suite.
Le choix est audacieux mais n’échappe pas à quelques longueurs, surtout vis à vis éléments qui, au final, ne serviront pas au récit.
Est-ce préjudiciable ? Aucunement.
Nicolas Dehghani fait le pari du choc psychologique, de l’émotion alliée à un brin de réflexion.
Si on rajoute à cela un dessin de grande qualité, on ne peut qu’être ravi !

Une patte graphique envoutante

Providence n’est que le deuxième album de Nicolas Dehghani.
Et si Ceux qui brûlent démontraient déjà de très belle qualité, comme des unités de couleurs très marquées, le trait y était moins réaliste mais plus stylisé.

Sur Providence, son style rappelle davantage celui de Mathieu Reynès, avec des accents très portés sur l’animation. De plus, Providence développe une esthétique rétro-futuriste inspirée.
Les lignes sont épurées, les décors sont soignés et détaillés. Les tons sont clairs mais légèrement rehaussé par un encrage poudrée, apportant une touche unique à son dessin.

La mise en page reste classique, se limitant à un nombre de cases limité, 4 à 5 maximum, laissant une place nécessaire pour mettre en image l’expression même de cette humanité.

Au final, l’album est aussi massif que généreux, restant une belle entrée en matière pour cette rentrée bd.

En résumé

Providence de Nicolas Dehghani est la belle surprise de cette rentrée.
Avec un esthétisme rouge poudré saisissant, l'auteur nous propose un récit de science fiction technologique et sociale avant de basculer dans le drame psychologique.

Divisée en deux parties, on retiendra le travail autour du deuil et de la culpabilité, frappant un à un les acteurs de cette tragédie.
Ainsi, Liam reste, sans doute le plus marquant. Derrière un côté bourru, il cache une humanité à fleur de peau, ne pouvant accepter l'injustifiable.

Providence n'échappe pas à certaines longueurs, surtout que des éléments que l’on pensait essentiels, sont au final, laissés de côté.

Malgré tout, l'ensemble est aussi ambitieux que généreux.Une preuve de plus que Nicolas Dehghani est un auteur à suivre !
Bulles carrées

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