Louis revient dans la maison de vacances de son enfance avec sa femme et ses deux enfants.
Alors que la petite famille profite de l’occasion, l’esprit de Louis est occupé ailleurs.
Et à la vue de la maison au bord de la falaise, il replonge immédiatement dans ses souvenirs.
À cette époque la maison sur la falaise était encore habitée. Et pas par n’importe qui ! Une sorcière capable, selon les dires des camarades du jeune garçon, de parler aux morts !


Faire le deuil du passé

À l’instar de son collègue Zidrou, Vincent Zabus est devenu, au fil des années, un spécialiste des récits humanistes porteurs d’intenses émotions.
Il nous avait d’ailleurs particulièrement touchés avec le sublime Mémoires d’un garçon agité, en collaboration avec Valéry Vernay.
C’est sans doute le seul défaut de cet album : passer après la claque du précèdent ouvrage d’un scénariste particulièrement prolifique et inspiré.
Surtout qu’en réalité, les deux récits ont quelques points communs.
Vincent Zabus, épaulé par Denis Bodart, s’empare une nouvelle fois de l’enfance pour en déceler les traumatismes les plus enfouis.
En réalité, à l’image de personnages de Pascal Rabaté, la vie de Lucien est extrêmement banale.
Ce sont les vacances d’été et on le retrouve accompagné de quelques amis, en pleine balade sur la plage.
Certes, il y a quelques brimades et autres moqueries mais c’est plus de la bêtise d’enfants que de véritables méchancetés.
Du côté de la famille, rien de plus à signaler : un père à l’écoute , une tante un brin invasive et un oncle un peu beauf qui attend inexorablement l’heure de l’apéro mais leur présence reste essentielle.
Sans aucun jugement, le scénariste nous présente au fil des pages une cellule familiale classique, avec ses bons et ses mauvais côtés.
Son oncle, aussi « primaire soit-il, amène un peu de fraîcheur dans une atmosphère un peu plombante, au point d’être en décalage avec le reste du groupe. En décalage, pas forcément par désintérêt des problèmes des autres mais plus par une sorte d’optimisme bien franchouillard.
Mais en réalité, Louis cache une colère profonde et des ressentiments qu’il peine à contenir. Son père est là pour lui mais on comprend, à mots couverts, qu’il ne va pas mieux.
La tonalité des vacances d’été entre en collision avec un sentiment de tristesse insondable qui amène à de brusques confrontations.
Et puis, il y a cette histoire de sorcière.
L’imagerie de la maison au bord de la falaise n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été utilisée avec brio par Bruno Duhamel dans sa bd Jamais mais ici, elle prend une tournure plus mystique.
Tout part pourtant d’une simple réputation : une vieille femme seule qui, le soir, hante le cimetière. Il n’en faut pas plus pour exciter l’imagination des jeunes enfants, et notamment celle de Louis, qui voit dans cet imaginaire une possible résolution à ses propres malheurs.
À la place, il y trouve une forme d’écho à ses propres questionnements, l’amenant à mieux comprendre ce qu’il ressent.
Si l’intrigue, dans sa globalité, reste classique, autant dans son déroulé que par les thématiques abordées, l’ensemble est soutenu par la délicatesse du travail de Vincent Zabus et Denis Bodart.
Rien n’est appuyé, tout semble naturel autant dans les interactions au sein de la maison que dans la montée inexorable des ressentiments de Louis, trouvant une écoute qu’il n’imaginait pas.
Le retour de Denis Bodart

Si, au fil des années, Vincent Zabus s’est entouré de dessinateurs prestigieux, il a su élargir son cercle.
Avec Denis Bodart, il ramène un vétéran de la bd francobelge.
Il serait présomptueux de résumer une carrière d’une quarantaine d’années, surtout que, pour ma part, je l’ai découvert tardivement avec le brillantissime Green Manor en collaboration avec Fabien Vehlmann.
J’avais adoré la vivacité de son trait, capable de saisir une expression et/ou un mouvement avec précision, et un humour sans pareil.
Pourtant, hormis quelques travaux ici et là, le dessinateur disparaît de la scène bd pour réapparaitre sur cet album, 20 ans après la fin de Green Manor.
Autant dire que le monsieur a le sens des anniversaires.
Avec Si je t’écris …, on découvre un style plus réaliste, sans encrage mais rehaussé par ses propres couleurs.
L’ensemble est particulièrement généreux, que ce soit en terme de décors et de mise en page et, si celle-ci découle totalement de l’école franco-belge, elle amène une fluidité au récit qui coule tout seul à la lecture.
Les quelques bonus, à la fin d’album, nous projettent dans les coulisses de la création, démontrant la finesse et la précision de ses crayonnés.
Il accorde une grande importance aux expressions de ses personnages, n’hésitant pas à multiplier les gros plans. On notera quelques visages sortant du lot à l’instar de la tante mais surtout la vieille dame et son immense nez, digne représentante des traits exagérés de la tradition du franco-belge.
Si je t’écris … est un chouette album, permettant aux uns de retrouver un auteur et aux autres de découvrir un des grands noms de la bande dessinée.
En résumé
Si je t'écris... de Denis Bodart et Vincent Zabus est un album touchant où un adulte fait face à ses souvenirs d'enfance.
Le scénario, qu'on imagine comme une collaboration écriture / storyboard, reprend certaines thématiques chères à Vincent Zabus.
L'enfance, mais pas que, et ses traumatismes sont de nouveaux explorés par le scénariste, même si le traitement s'avère plus classique que Mémoire d'un garçon agité.
Néanmoins, l'écriture est toujours aussi délicate et, par sa simplicité, elle nous emporte dans un flot d'émotions.
Cet album signe le grand retour de Denis Bodart, 20 ans après la fin de Green Manor et c'est un véritable régal pour nos rétines.
Le style est naturel, maitrisé et découle d'une véritable tradition de bd francobelge.
Sans compter qu'il n'a pas son pareil pour croquer les expressions de ses personnages.
Une pépite graphique et émotionnelle malgré un déroulement plus classique.

