Le Loup n’est pas la bête féroce que l’on croit.
Serviable, bricoleur, il adore aider son prochain.
Ainsi, quand sa route croise celle de trois petits cochons sans domicile fixe, il ne peut se résoudre à les laisser sans toit.
Mais les cochons aiment se la couler douce et ne voient guère d’un bon oeil l’insistance du Loup, aussi attentionnée soit-il.


Trop de gentillesse tue la gentillesse !

L’affaire des 3 petits cochons (ingrats) est la dernière petite pépite de l’inénarrable duo Marie-Sabine Roger et Marjolaine Leray.
Pour cet album, Marie-Sabine Roger s’attaque au classique du conte jeunesse, mainte fois interprété et parodié, des 3 petits cochons.
Ce récit fait tellement partie de l’inconscient collectif qu’il est difficile d’imaginer quelque chose de réellement nouveau, sans complètement modifier la structure même du conte.
Pourtant, c’est la grande réussite de cet album. Il faut dire qu’elles avaient déjà réussi cet exploit avec Le vilain petit machin, réécriture astucieuse du Vilain petit canard.
L’idée de départ semble évidente. Et si le Loup n’était pas le prédateur féroce que l’on nous a toujours décrit ?
L’autrice nous présente un animal amical, serviable, prêt à aider son entourage. Une véritable crème !
Les cochons, de leur côté, vivent une vie paisible sans contrainte, profitant du moment présent, sans rien demander à personne.
Et c’est là que le Loup entre en scène.
Au final, leur rencontre part d’un quiproquo. Ce que voit le Loup, ce sont des animaux sans toit sur la tête, risquant de subir les intempéries à venir. Et il ne peut l’accepter.
Alors, comme un super-héros à qui personne n’aurait fait appel, il convainc les 3 cochons de construire un abri pour les temps à venir.
Sauf que nos trois amis se sont toujours contentés du strict minimum. Une grotte et un bon feu suffisaient à leur bonheur.
Cependant, le loup n’est pas que gentil, il est insistant.
Ainsi, à l’instar du conte original, on découvre une à une les maisons, passées sous le crible d’un architecte un peu trop pointilleux, voire maladroit.
Avec humour et non sans un certain cynisme, Marie-Sabine Roger s’amuse de cette incompréhension dont la morale peur être interprétée de multiples manières.
« Les intentions le plus louables sont parfois mal interprétées : inutile d’aider les autres malgré eux. »
Et effectivement, dans un monde manquant cruellement d’entraide, il peut paraître paradoxal de moquer l’attitude du Loup.
Pourtant, il est évident que cette aide à outrance est contre-productive.
En tant que parents, on veut tout faire pour nos enfants mais il est parfois difficile de trouver l’équilibre entre aide et autonomie. Or, trop d’aide nuit à l’autonomie. Et puis, parfois, il faut bien se l’avouer, ils ne nous demandent rien, se débrouillant parfaitement sans nous.
Malgré tout, et on ne peut l’ignorer, il est facile de détourner cette morale pour en faire un slogan politique que les partis de droite proclameraient avec insistance. Mais la conclusion du conte ne laisse aucun doute sur les intentions des autrices.
» Chacun se fait son idée du bonheur,
N’imposez pas la vôtre
Aux autres,
Quels qu’ils soient.
Des goûts et des couleurs on ne discute pas.
Oubliez la leçon, et il vous en cuira. »
Vivacité et expressivité du trait

Il y a quelque chose, dans le travail de Marjolaine Leray, qui me fascine.
Son trait paraît simpliste, presque enfantin et pourtant tout découle d’une maitrise technique bluffante.
Sur cet album, elle prend le parti du gribouillage. Adepte des lignes claires, elle opte pour un trait plus gras voire charbonneux, et des remplissages à la limite du gribouillages d’enfants, ce qui permet à son dessin d’être en parfaite adéquation avec son public.
Encore mieux, elle rend un hommage vibrant aux oeuvres enfantines, premier pas souvent hésitant du crayon sur le papier.
Néanmoins, il ne faudrait pas limiter son travail à cela. A l’instar du Grand Méchant Renard de Benjamin Renner, elle dévoile un véritable sens de la posture allié à une expressivité de toute beauté.
Ces personnages sont vivants et, par le biais des ses grands yeux en billes, on se régale du faciès ahuri du loup et des pitreries des 3 cochons.
L’album, essentiellement en gris, est rehaussé par deux couleurs : le rose de nos cochons et le jaune, apportant une gaieté rafraîchissante à l’ensemble.
Encore une belle réussite qui émerveillera petits et grands !
En résumé
L'affaire des 3 petits cochons de Marie-Sabine Roger et Marjolaine Leray est une réécriture délicieuse et maline du conte des 3 petits cochons.
Faisant du Loup une créature serviable mais un peu trop insistante, l'autrice fustige notre propension à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, quelles que soient nos intentions.
Alors que la gentillesse est une valeur suprême dans la littérature jeunesse, l'extrême gentillesse peut être aussi un défaut, signe d'une intolérance face à des modes de vie qui nous paraissent inhabituels.
C'est aussi un message pour les parents trop collants : une aide excessive peut nuire à l'autonomie.
Le dessin de Marjolaine Leray est toujours aussi magnifique. Elle s'empare des gribouillis d'enfants pour en faire une véritable technique graphique, laissant toute la place à la vivacité et l'expressivité du trait.
Conseillé pour les petit.es et les grand.es lecteur.rices !

