Les enfants perdus (Neyef)

Avec le temps, Limbo est devenu un refuge pour les « oubliés » du système.

Milo, Casper, Rufus et les jumeaux Paddy et Danny sont des enfants perdus, abandonnés par leur famille. Vivant au jour le jour, ils font la rencontre de Wendy, une jeune fille recouverte de sang. La bande n’hésite pas une seconde et lui propose son aide.

L’union fait la force. Du moins le croient-ils car, en réalité, Casper rêve d’une vie meilleure pour lui et son frère, Milo. Pour cela, il est prêt à tout, même à collaborer avec les Pêcheurs.

La perte de toute innocence

Une vie sans Peter

Les enfants perdus de Neyef, de par son titre, fait référence au chef d’oeuvre de J.M. Barrie : Peter Pan.

Dans le roman, ces enfants sont de jeunes garçons habitant au Pays Imaginaire où ils se sont retrouvés après avoir disparu pendant sept jours.

Neyef part de cet imaginaire collectif, venant du roman, du dessin animé de Disney ou du Hook de Steven Spielberg, et le confronte à une réalité plus brutale. Se déroulant dans une contrée perdue dénommée Limbo, Les enfants perdus s’approprie la destinée de ces cinq garçons, rejoints rapidement par Wendy. À l’instar du roman, ils forment une bande unie, solidaire dans les coups durs, et portée par un esprit de rébellion face aux injustices. Ces gamins ont appris à se débrouiller seuls et n’éprouvent guère de respect pour les adultes. Certains leur évoquent un passé douloureux et d’autres, comme le Capitaine Crochet local, symbolisent un danger auquel il vaut mieux éviter de se frotter.

Le récit est rempli d’easter eggs, du plus évident au plus caché mais l’ambition n’est pas de proposer une énième version de Peter Pan.

De façon astucieuse, Neyef s’empare de ces éléments tout en prenant soin ne pas faire dans la redite. Ainsi, Les enfants perdus recueillent Wendy mais cette dernière ne doit pas sa venue à un dénommé Peter. D’ailleurs, ne comptez pas croiser de héros ou de fée magique. Limbo n’est pas le Pays imaginaire mais un refuge pour tous les reclus ou les oubliés tombés dans l’alcool ou la drogue. Tout est écrit sous le prisme d’une réalité plus terre à terre. Ainsi, les indiens vivent en communauté au sein d’une immense barre d’immeuble, cultivant du canabis. Et les pirates deviennent des pêcheurs, comblant leur fin de mois dans la revente de cocaïne. Fatalement, l’aventure des enfants perdus prend une toute autre forme. Une aventure dans laquelle un baluchon perdu devient le centre de toutes les attentions.

Quant aux enfants, leur situation s’éloigne radicalement de la vision « enchantée » de J.M. Barrie. À des degrés différents, chacun a été maltraité par un père ou une mère. Certains ont fui, d’autres ont été rejetés et se sont retrouvés seuls, sans aucune figure parentale valable. Dans le roman, Wendy prend le rôle de mère de substitution. Mais la jeune fille n’est pas mieux lotie, fuyant elle-même les violences d’un foyer dans lequel elle a été envoyée. Cependant, on comprendra par la suite en quoi son histoire diffère.

À Limbo, il n’y pas de rêve ou de poudre magique. Pour échapper à cette dure réalité, les enfants font comme les adultes : ils s’enivrent jusqu’à plus soif. Et quand cela ne suffit pas, ils passent à la vitesse supérieure !

Une vie sans adulte

Neyef dresse un constat défaitiste sur la famille et plus précisément sur les adultes. En effet, chacun d’entre eux a été le témoin d’un rejet ou d’une maltraitance qu’ils n’ont pu réellement soigner. Ainsi, l’auteur se fait le relai d’une jeunesse désabusée, en perte de repère, tentant d’échapper à un héritage familial lourd de sens.

En effet, s’il nous présente un groupe soudé dans l’adversité, prêt à tous les sacrifices, les destinées, découlant de choix personnels, restent uniques. Le collectif ne semble pas faire le poids face aux maux de l’âme.

Casper est le premier à exprimer un rejet profond de sa condition. Même s’il s’est juré de protéger Milo, il rêve de quitter Limbo. Pour cela, il pactise avec le diable, ne prenant pas réellement conscience du pétrin dans lequel il va tomber. Casper pense contrôler son destin mais il se fait littéralement aspirer par le monde des adultes. Malgré tout, c’est un rêveur autant obsédé par un « ailleurs » que par l’idée de dompter Satan, un cheval sauvage réputé indomptable. Mais quand le rêve se confronte à la réalité, la tragédie n’est jamais bien loin.

Rufus recherche à « sauver » sa mère. Pour se rassurer, il fouille les recoins de la ville en quête de celle qui l’a abandonné. La vie ne l’a pas épargné mais il est encore prêt à accorder son pardon. Cette quête symbolise ce besoin de figure familiale saine, propice à une douceur et une écoute qu’il n’a jamais connues. Or, seul le souvenir d’une odeur semble lui apporter ce réconfort.

Les jumeaux, en tant que fils de pêcheur, sont marqués par la brutalité de leur passé et de leurs actes. Danny, en entretenant une relation amoureuse avec Lilly, cherche de l’espoir dans l’amour alors que son frère est rongé par la violence qui coule dans ses veines. La question de l’héritage est posé : est-on condamné à commettre les mêmes fautes que ses parents ?

La réponse de Neyef est amère. Rufus, Casper ou les jumeaux reproduisent les mêmes schémas, comme s’ils ne pouvaient échapper à leur destinée. Certaines conclusions sont emplies de tristesse, laissant un goût d’injustice dans la bouche. On referme le livre avec une impression de tristesse infinie. Pourtant, l’espoir est bien présent. Certaines échappatoires sont possibles. Malgré tout, il faut savoir les accepter !

Un dessin en constante évolution

Hoka Hey ! était déjà une oeuvre ambitieuse, proposant un dessin d’une grande maitrise, sans l’aspect instinctif et brutal de ses premiers projets.

Avec Les enfants perdus, il monte encore d’un cran. L’auteur laisse un peu plus de place à la contemplation et à l’émotion. L’action reste davantage axée sur la tension et non sur un dynamisme ou une rage esthétique. S’il y a brutalité, elle n’est que psychologique et prend une toute autre forme.

Alors que le dessin d’Hoka Hey ! conservait un peu de sauvagerie, celui des Enfants perdus se veut, paradoxalement, plus souple. L’encrage est plus affirmé, apportant de la rondeur et de la profondeur à ses protagonistes. Ces derniers prennent vie sous nos yeux par le biais d’un soin tout particulier apporté aux expressions et à une gestuelle naturelle. Les décors sont détaillés, donnant du corps à Limbo. La narration est impeccable, d’une grande lisibilité, même si les plus scrupuleux trouveront certains placements de bulles désordonnés, pouvant créer une légère confusion à la lecture.

On notera la qualité de la colorisation. Les ambiances sont éclatantes et laissent les tonalités apporter un sens tout particulier aux scènes. On se laisse emporter par la contemplation d’une nature trouvant encore de la place dans un monde aussi désespéré que celui de Limbo.

Si Hoka Hey ! était une réussite, Neyef fait le pari de taper encore plus fort avec Les enfants perdus. La sensibilité de son dessin est au service de l’émotion de son scénario et c’est une réussite.

En résumé

Les enfants perdus de Neyef est une oeuvre d'une beauté esthétique rare, en totale adéquation avec l'émotion de son récit.

En reprenant l'imagerie du Peter Pan, Neyef se fait l'écho d'une jeunesse désabusée qui tente de survivre sans l'aide d'adultes. Luttant contre des héritages familiaux violents, la bande reste unie face à l’adversité.
Contemplatif, sensible et terriblement fataliste, l'auteur reprend certains éléments du roman de J.M. Barrie, lui refusant toute once de fantaisie.
Ainsi, l'alcool et la drogue deviennent les seules échappatoires à une vie où la douceur du cocon familial leur a été refusée.

Graphiquement, Les enfants perdus est un cran au dessus d'Hoka Hey. L'encrage est plus maitrisé et les couleurs offrent des tonalités d'une grande richesse.

Un coup de coeur enivrant qui, malgré sa tristesse inhérente, garde un peu d'espoir pour cette jeunesse méprisée.
Bulles carrées

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