Le démon de la colline aux loups (Balzano / Rouchon-Borie / Gaët’s)

Suivant les conseils de son psy, un homme écrit ses mémoires alors qu’il a été condamné à une lourde peine de prison. Il se remémore son enfance, dans cette maison trônant sur la Colline aux Loups. Cantonné dans une petite pièce lugubre, frères et soeurs se blottissent les uns contre les autres, ensevelis par une boule de couverture. De l’autre côté, un homme et une femme se disputent violemment. L’enfant ne les comprend pas mais leur visage lui évoque un sentiment d’horreur. Et pourtant, comme il l’apprendra par hasard, ce sont ses parents …

Une enfance perdue

La maison des horreurs

Le démon de la colline aux Loups est l’adaptation du premier roman éponyme de Dimitri Rouchon-Borié. L’auteur, journaliste spécialisé dans les chroniques judiciaires et les faits divers, écrit cette histoire juste avant la tenue d’un procès en pédophilie, expliquant cette noirceur et une forme de fatalisme désespère.

La puissance du récit cloue littéralement Gaët’s qui décide de se lancer dans une adaptation , avec la collaboration de son auteur, coup de poing. Si le scénariste de R.I.P. est un habitué des ambiances glauques, il s’attaque cette fois-ci à un sujet éprouvant, celui des maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles au sein de la cellule familiale.

N’ayant pas lu l’oeuvre originale, il me serait difficile d’en faire un comparatif. Cependant, les marqueurs sont forts et imprègnent l’atmosphère du récit. On y trouve, en premier lieu, certains codes du conte pour enfant. Ainsi, la couverture évoque à elle-seule un imaginaire fantasmé et sombre, rappelant notamment Baba Yaga avec cet immense loup portant sur son dos cette minuscule maison. De même, le loup reste le symbole des dangers encourus par les enfants. Il est là, tapi, prêt à bondir et dévorer ces jeunes innocents. Le conte, notamment au Moyen-âge, avait pour objectif de faire peur. C’était une mise en garde pour éviter le danger.

Avec Le démon de la colline aux Loups, le danger est bien réel. L’imaginaire n’est que le signe d’une incompréhension la réalité, ne permettant pas de percevoir, ou de comprendre, l’horreur de ce que ces enfants vivent. Par le biais du langage et de l’écriture, les auteurs mettent en scènes cette « ignorance ». Tout est étrange pour ces jeunes gamins : le langage est incompréhensible et les physiques évoquent des créatures aux anatomies exagérées. Même les identités son cachées comme pour leur enlever toute forme d’existence. L’horreur de la situation nous saute au visage et nous nous retrouvons témoins de gestes et d’actes inappropriés. Les enfants sont cloisonnés dans une pièce, la nourriture est restreinte et les punitions sont aussi récurrentes que rétrogrades. Et les tortionnaires sont en réalité leurs parents.

À l’image de l’ogre des contes, ils dévorent leurs enfants de l’intérieur, les rejetant, les humiliant, ne leur accordant aucun amour, les privant de tout droit humain. Le jeune garçon, à l’instar du Petit Poucet, fait tout pour protéger ses soeurs mais la réalité s’avèrent plus brutale que celle des contes.

Fatalement, le monde extérieur leur est interdit. Ils n’ont aucune conscience du bien et du mal, n’ayant à l’esprit que les « règles » de la maison sur la Colline aux Loups. Les échanges ne se font que par la maltraitance et le mépris. Seul l’union entre frère et soeur permet l’éclosion d’une bulle d’amour et de chaleur même si le malaise s’empare aussi des sentiments éprouvés des uns pour les autres. Rien n’est naturel car on ne leur a rien appris. Moralité et immoralité n’a aucun sens dans leur monde.

Et puis, il y a ce démon. Si les loups symbolisent les agressions subies, le démon exprime la colère qui couve au sein de cet enfant. Elle monte petit à petit mais elle n’est pas l’expression de ses souffrances mais sa création. Or, On devine, au vu de sa destination finale, que ce démon l’a amené à commettre un acte impardonnable. Doit on y voir l’héritage d’une violence familiale ou au contraire l’expression d’une colère qu’il cache au plus profond de lui ? Le récit tente d’y répondre tout en se montrant particulièrement défaitiste sur les protections de notre système sociale.

À la découverte du monde réel

Les auteurs ont conscience, qu’à un certain âge, le monde réel frappe à ta porte. Les services sociaux, aussi débordés soient-ils, imposent la scolarisation du jeune garçon. C’est ainsi qu’il apprend son nom : Duke. Cet identité, longtemps cachée par le récit, est le signe d’une intégration brutale, et sans préparation, à cette nouvelle réalité.

L’école n’a aucun sens pour lui. On pourrait y voir un moyen de socialisation mais il n’en est rien. Les adultes repèrent effectivement les mauvais traitements mais semblent dépassés par la situation. Quant aux autres enfants, ils ne sont que des enfants. Et les « bizarreries » de Duke ne lui amènent que de la moquerie. Ce qui marque, c’est ce manque cruel d’empathie. Au final, Duke n’est que ce gamin, mal dans sa peau, qui se cache sous son bureau, par peur du monde qui l’entoure. Et tout lui donne raison ! Montrer ses failles, c’est provoquer la colère de ses parents. Les punitions sont de plus en plus ignobles et seul le rêve lui permet un échappatoire. Et puis, arrive le pire !

On peut percevoir, de la part des auteurs, une forme de désenchantement devant les systèmes de protections sociales. Les services sociaux font des rappels mais n’agissent pas. L’école dévoile les maltraitance mais ne protège pas l’enfant. La justice porte un jugement mais sépare les enfants … Le bien être de l’enfant, quelques soient les bonnes intentions, est contrarié. Au point que même même un cocon familial sein n’a, pour lui, plus de sens.

Sans trop en dévoiler, le parcours de Duke ne s’arrête pas à l’enfance.

Par le bais d’une double narration, jonglant entre la prison et les souvenirs du prisonnier, le récit dévoile la déchéance d’un garçon violenté devenu criminel. Le démon qu’il tente de refréner n’est qu’un symptôme d’une vie emplie de souffrance, de rage et d’injustice. La famille symbolise cet état d’esprit et ce n’est sans doute pas anodin qu’il ne trouve du réconfort au sein d’une famille tout aussi dysfonctielle : celle de la rue. L’amour et l’amitié ne sont que de petites pastilles de lumière dans un marasme de brutalité.

Le démon de la Colline aux Loups ne cherche pas à nous épargner. La description du quotidien de Duke est brutale sans pour autant tomber dans l’exagération. Malheureusement, et on le doit sûrement à l’expertise de Dimitri Rouchon-Borie, la destiné de Duke est affreusement crédible. Cette violence se fait en miroir de celle exercée aux reclus et laissés pour compte de notre société, découlant souvent d’un passé tout aussi torturé. Que ça soit l’école, la police, la justice, au final, rien n’a permis à Duke de pouvoir enfin vivre une vie « normale ». Cette paix, il ne la trouvera qu’à la fin, mettant un terme à toute souffrance.

Un graphisme puissant

Dessinateur italien qui a débuté sa carrière aux Etats_unis, Vincenzo Balzano commence à devenir un nom qui compte. Adlivun et Bunkerville, tous deux édités par Ankama, avait déjà marqués les esprits par leur patte graphique. Et de la couverture jusqu’à la dernière page du Démon de la Colline aux Loups, une chose semble évidente : cet album est une baffe esthétique.

Avec un trait ciselé, brute, en osmose totale avec les évocations fantasmées du récit, Vincenzo Balzano met en image une ambiance glauque, étouffante qui nous prend au tripe. On notera d’ailleurs, l’utilisation d’une aquarelle brumeuse et poisseuse faisant parfois preuve d’une belle luminosité.

L’album est d’une inventivité graphique et narrative complètement folle. Entre les ombres de ces loups omniprésents, des bizarreries anatomiques reflet d’un monde jonglant entre fiction et réalité, l’auteur use d’une mise en page éclatante, se jouant des codes tout en conservant la fluidité du récit.

Certaines pages, métaphoriques ou purement esthétiques, imprègnent notre rétine et nous laissent avec une impression de beauté contrastant avec un style sans aucune recherche d’esthétisme. Les lignes sont sauvages, simples et rappelleront aux amateurs de comics, le trait de Teddy Kristiansen. En cela, il rejoint la grande tradition des auteurs indés américain, de Jeff Lemire, en passant par Matt Kindt.

Avec Le démon de la Colline aux Loups, il démontre qu’il fait déjà partis des grands !

En résumé

Le Démon de la Colline aux Loups de Gaët's et Vincenzo Balzano, adapté du roman de Dimitri Rouchon-Borie est une oeuvre coup de poing qui risque de nous mettre KO.

Derrière le prisme d'une irréalité se référant au conte pour enfant, on découvre une cellule familiale, lieu des pires sévices. Parmi ces enfants violentés et humiliés, à qui on enlève jusqu'à la moindre identité, les auteurs se concentrent sur le parcours de Dimitri, découvrant la violence du monde réel après avoir subi celle de sa famille.
L'oeuvre laisse peu de place à l'espoir, ne se montrant pas plus indulgent avec les adultes censés protéger les enfants de maltraitances.

Graphiquement, l'oeuvre est tout autant une baffe dans la tronche. Vincenzo Balzano confirme tout le talent qu'on lui pressentait sur ses oeuvres précédentes. Avec un trait brut, accompagné de magnifiques aquarelles et une mise en page inventive, le dessinateur crée l'ambiance adéquate à une oeuvre qui nous saisis d'éffroi et d'émotion.

Un coup de coeur qui sort des tripes !
Bulles carrées

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