L’énigme de Turnglass (Gareth Rubin)

Californie – 1939
Ken Kourian rêve de devenir acteur mais ses différentes tentatives se sont soldées par des échecs.
Un jour, il rencontre Gloria et l’accompagne à une fête organisée par le célèbre écrivain Oliver Tooke.
Les deux hommes font connaissance et s’apprécient mutuellement.
Ken remarque la mélancolie de son ami mais quand il découvre son corps, il ne peut pas croire à un suicide.
Les clés de ce mystère seraient dans les pages de son dernier roman : l’énigme de Turnglass.

L’intrigue se passe en 1881 en Angleterre et met en scène Simeon Lee, un médecin qui tente de trouver les origines de la maladie dont souffre son oncle, le Dr Hawes.

Le roman « tête-bêche »

L’énigme de Turnglass de Gareth Rubin est un roman « tête-bêche ».
Ce principe propose un livre composé de deux histoires en apparence distinctes mais entrelacées par une intrigue globale.
Alors qu’il a fait les beaux jours des libraires du XIXème siècle, cette catégorie trouve un retour en grâce ces derniers années.
On peut notamment citer L’orfèvre d’Aurélien Lozes qui opère avec le même procédé mais, cette fois-ci, en bande dessinée.

Gareth Rubin est un écrivain, spécialisé dans les récits policiers et journaliste britannique. Il a notamment réalisé Bedlam, un documentaire faisant le parallèle entre l’art et la maladie mentale au sein du Bethlem Royal Hospital à Londres.
D’une certaine façon, ce sont des thématiques que nous retrouverons dans L’énigme de Turnglass.

Californie – 1939

Allez savoir pourquoi mais, contrairement à ce que la logique voudrait, j’ai commencé par la partie rouge.
Elle se passe en 1939 et raconte l’enquête de Ken Kourian après la mort de son ami et écrivain, Oliver Tooke.
Il est évident que la structure du roman ne t’incite pas à commencer un roman à l’envers.
Mais c’est le principe même du « Tête-bêche ». Les histoires peuvent se lire dans n’importe quel ordre sans que cela nuise à aucun des deux récits.
Et ma foi, dans l’ensemble, le projet tient la route.

Certes, on apprend que L’énigme de Turnglass (la partie verte) est en réalité le dernier roman d’Oliver Tooke, censé apporter les clés de sa disparition.
Ainsi, lors des recherches du jeune acteur, il revient sur des extraits du roman, liant alors la fiction à la réalité.
Du coup, il est possible que cette grande révélation m’ait échappé même si, en réalité, elle n’est qu’un élément de plus dans l’histoire globale.
En effet, plus qu’un livre, c’est avant tout une plongée dans une tragédie familiale qui nous est proposée.
Une tragédie qui, d’ailleurs, traverse le temps et les générations.

Nous sommes donc en 1939.
L’Amérique est encore insouciante et si la guerre gronde en Europe, c’est loin d’être la priorité de Ken Kourian.
Lui rêve de réussir enfin un casting pour intégrer la grande famille d’Hollywood.
Gareth Rubin se montre d’ailleurs acerbe, démontrant une mécanique en roue libre, prêt à changer d’avis au moindre coup de fil d’un grand pompe.
C’est d’ailleurs la chance qu’il va avoir en rencontrant Oliver Tooke, célèbre écrivain, fils d’un gouverneur aux ambitions politiques certaines.

Si l’accroche révèle directement la mort d’Oliver, celle-ci n’arrive seulement qu’après quelques chapitres.
L’auteur décrit une amitié naissante, aboutissant à son intégration dans la famille Tooke.
Ainsi, Ken rencontre Florence , la magnifique soeur d’Oliver, et découvre dans le gouverneur, un homme puissant qui ne cache guère ses ambitions.
Et puis, il y a bien sûr la tragédie qui les lie : un fils kidnappé et une mère qui meurt de chagrin.

Mais rapidement, le château de cartes s’effondre.
Pendant que son père prévoit son ascension au pouvoir, Oliver se montre préoccupé.
Adepte des préceptes du nazisme, le gouverneur Tooke n’apprécie guère que son pays soit aux commandes d’un « handicapé ».
Par ce portrait, Gareth Rubin dénonce certaines alliances politiques, démontrant l’influence du nazisme à cette époque.
Une vision qui, inconsciemment ou non, résonne avec l’actualité récente, américaine ou autre.

Par ses recherches, Ken Kourian explore les secrets inavouables, mettant à mal les mensonges et les non-dits.
Les révélations sont nombreuses bien qu’évidentes, tant certaines coulent de source.

Résolution de l’énigme

Oliver est censé avoir guéri, miraculeusement de la polio. Or, peu de temps avant, son jeune frère Alex est kidnappé et ne sera jamais retrouvé.
Il ne faut guère de temps pour comprendre qu’en réalité, les rôles ont été inversés.
Le gouverneur, ne supportant pas d’avoir un fils handicapé, préfère s’en débarrasser en inventant cette histoire de guérison.
Quant à la mère de famille, elle n’est pas morte mais enfermée dans un hospice, après avoir perdu la tête.

Plus que la révélation, c’est la cruauté glaçante du gouverneur qui nous frappe.
Pour correspondre à sa morale arrièrée, l’homme a sacrifié son fils, et par ricochet toute sa famille.

Malgré tout, l’ensemble fonctionne et si on peut regretter certaines facilités, elles servent avant tout le propos du récit.

Angleterre – 1881

Faites ce que vous voulez mais, en principe, il faudrait commencer par la partie verte.
Et effectivement, hormis un étrange roman d’anticipation, écrit par un dénommé Oliver Tooke, rien ne semble lier cette histoire à la suivante.
Cependant, j’ai trouvé la structure de cette partie plus intéressante.
Déjà, par l’apport même de multiples romans « tête-bêche » donnant un sens symbolique au choix de l’auteur.

En réalité, L’énigme de Turnglass est une intrigue policière à part entière, à l’ambiance brumeuse et austère oppressante.
L’enquête de Simeon Lee s’avère bien plus tortueuse et on sent que l’auteur s’est amusé à multiplier les fausses pistes.
Pour le coup, la révélation finale est surprenante, ne laissant guère de répit à un lectorat, passif ou actif, captivé par sa lecture .

Par le regard de Simeon Lee, homme de la ville, on découvre un environnement austère, englué par les non dits, une criminalité sous-jacente et une religion lorgnant vers la superstition.
D’ailleurs, la religion symbolisée par la présence du Dr Hawes se montre très souvent comme punitive et malléable suivant celui qui l’utilise.

Plus sombre, moins policée, cette partie nous abreuve d’images fantasques comme celle de

Spoiler

Florence, enfermée , dans une prison de classe, aux côtés du Dr Hawes. Ce même Dr Hawes qui excuse ses méfaits par les actions d’un dénommé Tyrone.
II d’ailleurs évident, même si ce n’est jamais explicité dans le roman, qu’Hawes et Tyrone soit en réalité une seule et même personne.

Quant à Florence, est-elle folle ? L’est-elle devenue ? C’est une question sous-jacente qui traverse les deux parties, abordant la maladie mentale de façon brutale et violente, avec, en point d’orgue, la violence et l’inefficacité des établissements religieux ayant en charge ces maladies.

En résumé

Quel que soit le sens dans lequel on la prend, L'énigme de Turnglass de Gareth Rubin est une oeuvre haletante et orchestrée de main de maître, donnant une réelle fonction au procédé "Tête-bêche" de ce roman. 

Gareth Rubin propose deux intrigues, reflets de deux époques différentes, multipliant les manipulations, des secrets de familles aux obsessions du pouvoir.
Si j'ai préféré la structure de la partie verte et son ambiance, la partie rouge nous montre une époque de transition où l'innocence fait place à la cruauté du monde.
De plus, elle apporte les clés nécessaires pour comprendre les liens entre les deux oeuvres.

Un projet ambitieux, non sans défaut, mais plaisant à lire !
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