La ligue des gentlemen extraordinaires (Alan Moore / Kevin O’Neill)

Angleterre – À l’aube du vingtième siècle.
Campion Bond, membre des services secrets britanniques, fait appel aux services de la mystérieuse Mina Murray.
Avec l’aide du capitaine Nemo, elle retrouve le légendaire Alan Quaterman et s’apprête à résoudre les grands mystères de son époque pour le compte de l’énigmatique Mr M.
Accompagnés de membres aussi fantasques que dangereux, ils forment la ligue des gentlemen extraordinaires !

Un melting pot littéraire

La ligue des gentlemen extraordinaires a été créée en 1999 par Alan Moore et le regretté Kevin O’Neill.
La série, malgré le nombre de récompenses prestigieuses accumulées, a une histoire éditoriale compliquée.

Dernier des grands projets de Wildstorm comics, le studio de Jim Lee chez Image Comics, elle est initialement publiée au sein du label d’Alan Moore : ABC comics.
Libre de toute directive, il en profite pour accoucher de comics ambitieux, à l’instar de Tom Strong, Prométhea et Top 10.
Pourtant, La ligue des gentlemen extraordinaires sera la dernière création de cette belle fournée.

Après des années en indépendant, Jim Lee revend Wildstorm à DC comics, au grand dam d’Alan Moore.
Mais un compromis est acté, permettant à l’équipe de garder sa liberté artistique et la publication des deux premiers runs (réunis dans ce tome) de 1999 à 2003.
Cependant, la trêve ne durera guère plus.
En effet, plusieurs projets cinématographiques sont mis en chantier avec V for Vendetta et la ligue des gentlemen extraorinaires, sans qu’aucun consentement des créateurs ne soit demandé.
Alan Moore, qui ne fait pas les choses à moitié, revend ses part aux dessinateurs, refusant de voir son nom accolé aux films.
Et au vu de la qualité, on ne peut que le comprendre !

Ainsi, il quitte Dc comics, annonçant mettre un terme à sa carrière de scénariste de comics.
Malgré tout, il continue d’écrire la ligue avec un troisième puis quatrième cycle, publiés conjointement chez Top Shelf et Knockabout.
Depuis, Alan Moore se concentre sur l’écriture de roman avec Jerusalem et, en plus abordable, le Grand Quand.

Les grandes figures du XIXeme siècle

L’ultra violence de Mr Hyde

La ligue des gentlemen extraordinaires part d’un postulat diablement efficace : réunir les plus grands « champions » du XIXeme siècle.

À l’instar du Planetary de Warren Ellis, Alan Moore rend hommage aux grands noms de la fiction, pulps et romans fantastiques de cette grande époque.
Alan Moore réunit des profils hautement référencés, tout en les modelant pour correspondre à cette volonté de changement de siècle.
Ainsi, la ligue des gentlemen extraordinaires se forme autour de cinq noms prestigieux.

Mina Murray, connue sous le patronyme de Mina Harker, est la figure féminine du roman Dracula de Bram Stocker. On la retrouve sous une forme moins fantasque que celle de Shin’Ichi Sakamoto dans #DRCL.
Malgré tout, elle est une digne représente d’un féminisme naissant, forte de caractère et d’opinion.
Mina, devenant la cheffe d’équipe, prend son rôle avec sérieux, sans qu’elle ne soit contestée par ses collègues masculins.
D’une certaine façon, elle est le le lien qui les soude malgré des entités et des caractères disparates.
Cependant, son écharpe, portée constamment autour de son cou, reste la marque d’un secret inavouable.
Plus que l’acte subi auquel Alan Moore ne fait jamais référence , c’est son statut de femme divorcée qui la met au ban d’une société encore pudibonde.

Nemo reste proche de la vision de Jules Verne. Opposant à l’oppresseur anglais, il respecte néanmoins un code moral, empreint de justice même pour le pire des salopards.
D’une certaine façon, il est une forme plus « adulte » du Nemo de Juni Ba dans Mobilis.
Alan Moore semble avoir une certaine sympathie pour le personnage, auquel il consacrera une trilogie entière par la suite.

Alan Quaterman est une création d’Henry Rider Haggard .
À travers son portrait, le scénariste explore les ravages du temps.
Vieux, rabougri et drogué, l’homme n’est désormais que l’ombre de sa légende, ne cessant de décevoir Mina.
Au final, Alan est un homme du passé alors que la jeune femme représente le futur.
Pourtant, Alan Moore voit dans leur relation, une forme de rédemption pour le vieillard.
De là à dire que l’aventurier est une vision fantasmée du scénariste avec lequel il partage le même prénom, c’est un pas que je ne franchirai pas même si on y pense forcément !
L’évolution d’Alan Quaterman symbolise une forme d’acceptation du temps qui passe mais aussi d’une vie qui continue à vibrer.

Mr Hyde reste mon personnage préféré.
Est-ce pour mon adoration du roman de Robert Louis Stevenson ou pour la radicalité du personnage, outrancier à souhait ?
Je pense surtout qu’il est, derrière cette violence constante, un personnage hautement tragique.
La version d’Alan Moore pourrait se comparer à un Hulk grossier et sadique. Mais le scénariste lui donne une profondeur inattendue, touchant du doigt une forme d’humanité « monstrueuse ».
Une nouvelle fois, Mina se retrouve au centre de l’attention, devenant celle que le monstre admire et protège.
Et provoquer le courroux de Mr Hyde est hautement risqué !

Hawley Griffin est basé sur l’homme invisible d’H.G. Wells.
Mais en lui donnant le même prénom que le meurtrier anglais, Hawley Harvey Crippen, Alan Moore symbolise largement ses intentions.
Pervers et manipulateur, il profite de ses pouvoirs, attendant que la situation tourne en sa faveur.
Son introduction exprime toute la perversité du personnage, « punie » lors d’une scène outrancière et particulièrement choquante !

Une double dose d’aventure

Destruction de Londres

Cet album est composé des deux premiers cycles de la ligue des gentlemen extraordinaires.

Le premier a, inévitablement, un petit côté introductif.
On découvre l’univers d’Alan Moore et de Kevin O’Neill, mélange d’Histoire et de fiction, ainsi que les futurs membres de la ligue.
On suit Mina qui, sous les ordres de Mr Bond, se lancera en quête de réponses aux phénomènes les plus extraordinaires.
La tonalité adulte et sans concession du récit permet d’aborder de nombreux éléments, allant de la consommation d’opium de Quaterman, à la violence sans limite de Mr Hyde et même aux perversions de l’homme invisible.
Son apparition est d’ailleurs osée, mélangeant croyances religieuses et violences sexuelles.
La deuxième partie est consacrée à la première mission, amenant à la découverte de l’identité secrète de Mr M.
Alan Moore met les membres de la ligue face aux manigances de Fu Manchu tout en revenant, dans une séquence flashback, sur le légendaire Sherlock Holmes .

Le second cycle s’avère encore plus ambitieux.
Plus intense, plus explosif, il met l’équipe face à une invasion martienne devant laquelle ils se retrouvent inefficace.
Reprise de La guerre des mondes de H.G. Wells , Alan Moore y injecte des personnages aussi iconoclastes que John Carter ou le Dr Moreau.
Il crée, par ce mélange, un récit particulièrement dense et oppressant, jusqu’à un final particulièrement dantesque.
Ainsi, elle marque l’évolution finale de certains protagonistes avec au programme : traitrise, romance et sacrifice !

Spoiler

En effet, alors que Hawley décide de collaborer avec les martiens, il commet l’irréparable en agressant Mina.
Hyde, délaissant sa forme humaine, attend patiemment sa vengeance.
La créature retrouve la trace d’Hawley, lui faisant subir, jusqu’à la mort, les pires outrages !

Cette scène, particulièrement choquante, exprime autant la perversité de créature que l’attachement sincère qu’il éprouvait pour Mina.
C’est ainsi, que conscient du crime commit, il se sacrifie pour défaire les extraterrestres.

À travers ce récit, Alan Moore exprime de nombreuses obsessions sans forcément tomber dans un délire abscons et bavard, comme certains pourraient lui reprocher.
Aussi rude soit-elle, la ligue des gentlemen extraordinaires est un oeuvre facilement abordable, qui se déguste, voire se dévore, avec un plaisir non dissimulé.
En somme, ce comics est un divertissement ambitieux et intelligent !

Une approche graphique unique

Narration stricte et inventivité graphique

Kevin O’Neill est un artiste britannique qui a fait une grande partie de sa carrière aux côtés de Pat Mills au sein du magasine 2000AD.
On lui doit des séries, aussi violentes que jouissives, telles que Némésis, The Warlock et surtout Judge Dredd et Marshall Law.

Avant La ligue des gentlemen extraordinaires, il collabore pour la première fois avec Alan Moore sur Green Lantern.
Son trait, considéré comme cru est particulièrement sanglant, se caractérise par une parfaite maitrise technique.
Le dessin est fin et détaillé, pour ne pas dire foisonnant, ne laissant guère de place à l’imprévu.
Tout est réfléchi et le moindre design sert le propos et la densité du récit d’Alan Moore.

Avec ce comics, le dessinateur s’éloigne des délires futuristes de Pat Mills pour plonger dans une atmosphère lorgnant vers le steampunk ou le retrofuturisme.
Le sous-marins de Nemo est une parfaite réussite, symbolisant autant son capitaine que l’époque dans laquelle il vit.
Si, sur le premier cycle, il prend ses marques, sur le second, il s’éclate totalement, créant les designs de martiens répugnants et s’amusant avec les explosions pyrotechniques.

Kenvin O’Neill ne fait pas dans l’esbroufe, ce qui ne l’empêche pas de nous en mettre plein la tronche allant, par moment, jusqu’à dynamiter « gentiment » le gaufrier si cher à Alan Moore.

En résumé

La ligue des gentlemen extraordinaires d'Alan Moore et de Kevin O'Neill est une oeuvre charnière de la fin des années 90, début des années 2000. 

Alors, au sommet de son inspiration, Alan Moore imagine une équipe, composée de grandes figures de la littérature du XIXeme siècle et les embarque dans des aventures, mélangeant espionnage, action et science fiction.
Ce véritable melting-pot nous propose autant un hommage à ces récits d'époque tout en donnant le cap à suivre pour les prochaines années.
Malheureusement, la voie du capitalisme aura été plus forte et, à l'image de son immonde adaptation, le choix des éditeurs n'est que rarement celui des auteurs.

Kevin O'Neill, quant à lui, s'amuse comme un petit fou et trouve le terrain parfait pour exprimer toutes les palettes de son excentricité graphique.

Si, à certains égards, La ligue des gentlemen extraordinaires signe la "retraite" d'Alan Moore du monde des comics, elle démontre le poids qu'il aura eu au sein d'un média, pour lequel, de nos jours, il n'éprouve plus vraiment d'intérêt !
Bulles carrées

Pour lire nos chroniques

Prix et récompenses

  • Harvey de la meilleure série – 2004
  • Eisner de la meilleure mini-série – 2003 (Cycle 2)
  • Eisner du meilleur dessinateur -2003
  • Harvey de la meilleure série – 2003
  • Prix Micheluzzi de la meilleure bande dessinée – 2003 (Italie)
  • Prix Bram-Stocker du meilleur récit illustré – 2001

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