Punk à sein (Magali Le Huche)

Tout débute par une petite bosse au dessus du sein.
Magali prend rendez-vous chez son médecin. Il se veut rassurant.
Néanmoins, pour ne pas prendre de risque, il lui préconise une mammographie puis une échographie.
En attendant les résultats, l’angoisse commence à faire son nid mais la vie continue et Magali a un album à terminer.

Puis le verdict tombe : c’est un cancer du sein !

Vivre la maladie autrement

Maladie et relation corporelle

À la base, je ne suis pas forcément un passionné des récits autobiographiques même si, et Punk à sein de Magali le Huche en est la preuve, tout est une question de parti pris.

La bande dessinée, au titre évocateur, se concentre sur une période difficile de la vie de l’autrice marquée par l’apparition d’un vilain « crabe » au niveau du sein.
Ainsi, elle ouvre son récit par une question presque anodine : « C’est quoi cette petite boule au dessus de mon sein ?  »
Forcément, on s’imagine le pire et en même temps, le dénie n’est jamais loin.
Cette avalanche de sentiment est parfaitement mise en scène par Magali le Huche, passant de la mère fataliste qui s’imagine ne plus revoir ses enfants, à une adulescente qui chantonne dans la rue, convaincue que rien ne peut lui arriver.

Et pourtant, bien avant la terrible nouvelle, la jeune femme enchaîne les examens.
Avec un certain sens du détail, on découvre tout un protocole allant de la mammographie à l’échographie en passant par une biopsie des plus douloureuses. Et à force, l’inquiétude monte.
Ainsi, elle se remémore sa grand-mère, elle-même atteinte d’un cancer. La fatalité de la génétique la frappe !
Heureusement, la famille et les ami.es restent des soutiens de valeur.

Magali le Huche aurait pu jouer la carte du pathos. En tant que lecteur, je n’apprécie guère le procédé mais au vue des évènements, on aurait pu le comprendre. Surtout que moralement comme physiquement, la maladie ne lui laisse que peu de répit.
Physiquement, l’autrice analyse le rapport à son propre corps.
Elle ouvre quasiment l’album avec cette scène ou une petite Magalie explore le corps de la grande Magali.
Une incitation maline pour un dépistage personnel régulier.
Mais cette exploration ne s’arrête pas là. Les seins sont intrinsèquement lié à sa féminité.
Or, ce cancer peut littéralement briser le corps des femmes .
Magali, de son propre aveu, n’a que peu considéré cet atout féminin à sa juste valeur, les trouvant bien trop « petits » au regard des jugements cruels de la gente masculine.
Mais alors qu’elle pourrait les perdre, elle comprend en quoi ceux-ci la définissent en tant que femme.
Ainsi, rapidement vient le sujet de la reconstruction mammaire, sujet que son mari n’estime pas prioritaire car … il n’est pas à sa place.
De façon amusante, l’autrice se dessine régulièrement « poitrine à l’air », fier d’un corps au devenir incertain. Avec deux seins ou un seul, elle reste la même. Une jeune femme drôle, délurée, une mère de famille attachante, et une amie à l’écoute.

Et c’est en cela que l’album n’est pas bouffé par son émotion. Certes, le combat est difficile mais, sans pour autant renier sa souffrance, ni sa dépression, elle préfère aborder l’ensemble avec une « légèreté » quasi enfantine. Comme un pied de nez à la fatalité !
En prime, elle a la délicatesse de ne pas en faire qu’un combat personnel, laissant la parole à d’autres expériences.
On comprend que, bien que la maladie soit la même, le ressenti de chacune reste différent.
Leur point commun : traverser cette épreuve avec courage, sans pour autant faire d’elle des êtres infaillibles.

C’est d’ailleurs la force de Punk à sein.
Le ton de l’album reste léger mais la crainte de mourir est bien présente.
Si la dépression n’est jamais loin, elle lutte par une joie de (sur)vivre communicatrice.

Les Clash et le cancer

Magali le Huche, pour ceux qui la découvre, est une illustratrice d’album jeunesse à qui l’on doit l’hilarant Poisson Fesse avec Pauline Pinson. Depuis quelques années, elle s’est fait aussi une petite place au sein du 7eme art avec Les petites reines mais aussi Nowhere Girl auquel elle fait référence.
En effet, elle est en pleine conception de cet album quand elle apprend la terrible nouvelle, allant jusqu’à l’imaginer en oeuvre posthume.

Le lien entre Nowhere Girl et Punk à sein est évident.
Si le premier revient sur une enfance marquée par la phobie scolaire et son amour des Beatles, Punk à sein raconte l’autrice à travers une autre maladie et un autre groupe de musique, plus punk : les Clash.
Les Beatles vont jusqu’à faire un passage de relai au Clash qui peut être vu comme le symbole de l’enfance à l’âge adulte.
Je suis loin d’être un connaisseur du groupe mais cette découverte a été vécu comme un révélateur pour l’autrice.
Et en effet, rien de mieux que de la bonne musique punk pour se rebeller contre son propre sort.
Les Clash chantait contre l’ordre établi. Magali le Huche dessine contre les injustices de la vie.

Ainsi, elle concentre son intention sur le chanteur : Joe Strummer qui au fil de l’album devient la figure sur laquelle elle se repose pour combattre son angoisse.
Outre l’image symbolique, elle nous résume la vie et la carrière d’un chanteur et d’un groupe emblématique, qui au fil des pages deviendra son gardien face à sa plus grande angoisse : la mort !

Un dessin simplement parfait

Punk à sein découle de l’approche graphique de Magali le Huche.
Tout d’abord illustratrice jeunesse, son trait se veut simple, limitant au maximum les détail et les couleurs superflues.
Ici, c’est l’émotion et l’expressivité narrative qui prime.

Ainsi, le cadre disparait pour laisser place à une mise en page aérer, symbole de l’expansivité de son autrice.
La gestuelle prend de multiples formes, de la plus réelle comme une séance de yoga, à la plus extrême où elle se met à ramper de désespoir sur le sol.
Il y a quelquechose d’enfantin et, en même temps, de terriblement adulte dans cette vision. Le trait est linéaire, les couleurs se limitent à quelques aplats et pourtant on découvre une réelle complexité donnant forme à des scène de pure folie graphique.
Certaines scènes, totalement délirantes, vont jusqu’à imaginer le devenir des seins à la suite d’une ablation. On est pas loin du grotesque des Monthy Python.

Magali le Huche dynamite le récit autobiographique pour en faire une oeuvre, certes intime mais avant tout punk voire psychédélique.
L’inventivité et la fantaisie de l’album est une réponse concrète et puissante à la tragédie du moment.

Punk à sein est un album de rebelle qui ne compte pas suivre les règles du récit autobiographique.
Et bon dieu, ça fait un bien fou !

En résumé

Punk à sein de Magali le Huche est un album, alternant la légèreté d’une vie avec la tragédie de la maladie.

Récit autobiographique, Punk à sein explore le combat d'une femme face au cancer, passant du stress, au déni, à la simple peur de mourir.

Rapport au corps, dépression, soutien de la famille et des ami.es; Punk à sein aborde l'intimité "seins nus" de l'autrice sans jamais tomber dans le voyeurisme ni le pathos. Cependant, Magali le Huche ne nie jamais ses douleurs et ses craintes mais elle le fait avec un sens de l'excès voire de la dérision des plus attachants. Et pour ceux qui aiment le musique, on retrouve le parti pris de Nowhere Girl à la sauce punk cette fois-ci.

Punk à sein est une oeuvre brillante. Récit sensible, drôle et personnel, il est aussi celui de toutes ces femmes qui, un jour ou l'autre, on été touchées par cette saleté de crabe.
Un coup de coeur certain !
Bulles carrées

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