Mitch Shelley, alias Resurrection Man, a vécu des milliers de vies… et de morts.
À chaque résurrection, il acquiert de nouvelles capacités liées à son décès, lui permettant d’affronter de nombreux périls.
Mais que se passerait-il si, pour une fois, il décidait de vivre une vie normale, auprès d’une famille aimante et mourrait simplement de vieillesse ?
Vivrait-il enfin en paix ou devrait-il corriger ses erreurs du passé pour éviter que pire arrive : la destruction de l’univers ?


La dernière des batailles
Malgré un concept original, Resurrection Man est un super-héros méconnu de l’écurie Dc comics.
Créée en 1987 par le duo de scénariste Dan Abnett et Andy Lanning , en collaboration avec « Butch » Guice au dessin, la série, inédite en France, connaît un certain succès mais s’achèvera au bout de 27 numéros en 1999.
Une seconde monture verra le jour en 2011 mais, au vu du peu d’intérêt du public, elle se conclut après seulement 13 numéros.
On y suivait déjà la destinée d’un homme amnésique à la recherche de son identité.
Resurrection Man : a quantum Karma est donc le troisième projet consacré à cet étrange personnage et il n’est guère étonnant d’y voir associé le nom de Ram V qui, en tant que grand fan de Sandman, adore les concepts ésotériques et barrés.
Et pour le coup, Resurrection Man est dans la droite lignée des titres les plus fous de la ligne Vertigo.
Accepter de ne pas tout comprendre

Resurrection Man n’est clairement pas le titre le plus abordable de la bibliographie de Ram V.
Le concept de base est assez unique et promet déjà son lot de réflexions psychiques et psychologiques.
Or, Ram V, peu amateur de facilité, complexifie encore plus son intrigue en brouillant les pistes, autant temporelles que narratives.
Il faut accepter d’être dans le flou sur une bonne partie du récit, surtout qu’au vu des quelques recherches faites sur le personnage, certains éléments de l’intrigue sont intrinsèquement liés à une histoire inconnue pour une bonne partie du public.
Si le scénariste a assez d’intelligence d’écriture pour les intégrer à sa propre version, il faut avouer que cela ne facilite pas la compréhension de l’ensemble.
Surtout que le scénario reste touffu.
On y suit, dès les premières pages, les derniers d’un jour d’un homme en fin de vie. Mathieu va mourir mais sa vie, auprès de sa femme Alizée, aura été des plus heureuses et il ne redoute aucunement ce moment.
Pourtant, son décès ne met pas un terme à son existence. Ainsi, on le retrouve sous les traits de Resurrection Man, revivant chaque moment perdu de sa longue existence.
L’émotion de cette première scène se fracasse à un monde où la fiction et la réalité se rejoignent, où le temps s’arrêtent pour mieux être observé dans un lieu mythique, tenu par un personnage mystérieux.
Samsara , le temple du temps, est une oeuvre conceptuelle à elle seule, tout en étant le point névralgique de l’intrigue, celui où toutes les lignes temporelles se croisent.
Ainsi, le récit se déroule sur plusieurs temporalités.
Date après date, on découvre des évènements charnières de la vie d’un personnage qui n’a cessé de changer d’identité, au fil de ses résurrections.
De ses premiers pas, face à l’impitoyable Vandale Savage, dont le symbolisme évoque forcément celui d’Abel et Caïn, au soldat Mark Seivers , tout en passant par l’inévitable période superhéroïque, la vie de Resurrection Man est aussi grandiloquente que tragique.
Sa relation avec Vandale Savage est d’ailleurs intéressante. Si elle découle de la première mini-série de Dan Abnett et Andy Lanning, Ram V pousse leurs rapports, faisant de chacune de leur rencontre, un moment d’intensité et de gravité.
D’ailleurs, bien que dans la gamme Black Label, le scénariste a su préserver une forme de continuité parallèle, lui permettant d’utiliser de nombreuses têtes connues de l’univers Dc, jusqu’à leur donner pour certains un rôle prépondérant.
On pense notamment à Human Target qui, au vu du concept même du personnage, est un choix plutôt évident pour relier chacun des points de l’immense puzzle de Ram V.
Il est difficile d’analyser ce récit sans trop le déflorer mais chaque chapitre impacte un futur qui doit être changé pour éviter le pire.
Le tout est de savoir s’il est capable d’accepter l’inacceptable pour sauver l’univers ?
À la vie… À la mort !

Si l’intrigue générale de Resurrection Man reste obscure, elle n’en est pas moins porteuse de thématiques universelles.
Certaines sont devenues, avec le temps, les petites marottes de Ram V.
Et pour celles et ceux qui ont lu, et forcément apprécié, Toutes les morts de Laila Starr, on est guère étonné de le voir prendre en main un héros qui, à chacune de ses morts, revit une nouvelle vie.
C’est un concept assez comparable à celui de Laila Starr. On y retrouve l’idée d’une mort qui n’est pas vécue comme une fatalité mais comme le point d’orgue d’une vie riche et heureuse.
Ainsi, plus que la mort, c’est l’amour qui fait tout le sel d’une vie, même si elle peut être liée à des moments plus douloureux.
Le temps est aussi un élément clé de l’intrigue.
Pour Ram V, le temps est multiple et ne se conçoit pas forcément de façon chronologique. Pourtant, le passé reste la source des maux mais aussi la réponse à de nombreuses questions.
Le temps est fatalement lié à la mémoire. Et pour un héros dont les souvenirs sont défaillants, l’avant peut prendre une forme nouvelle, voire être modelé suivant les besoins.
On pourrait croire que Mitch cherche à se redécouvrir. En vérité, il veut échapper à son pire ennemi : lui-même.
La fin reprend un concept cher aux manipulateurs du temps. Tout est cyclique. Le début a une fin et la fin a un début.
Et en cela, la conclusion du récit ne déroge pas à la règle.
Au final, si on se laisse porter par l’ambiance et les idées brillantes du scénariste, on pourra pardonner une complexité formelle un peu excessive et propice à certaines confusions.
Ram V reste fasciné par la grande époque de Vertigo et se retrouve à être comparé à l’incomparable !
Quand la forme répond au fond

Si le récit est complexe, le dessin n’est pas en reste.
Anand RK est un collaborateur régulier de Ram V. D’ailleurs, avec le temps, le scénariste a su se créer une petite équipe de dessinateurs, le suivant régulièrement sur ses projets.
Nous avions pu découvrir son travail sur Grafity’s Wall, avec un style graphique en maturation mais dont on retrouve certains aspects ici.
Le dessinateur aime expérimenter et il avait su nous surprendre avec Blue In Green et une véritable transformation graphique.
Avec Resurrection Man, il semble revenir vers ses origines, tout en gardant en tête certaines folie narratives de Blue In Green.
Son style reste assez unique, mouvant, presque malléable. Les lignes virevoltent et sont portées par une forme d’esquisse, faussement amatrice.
Plutôt détaillé, le style d’Anand RK est surtout remarquable pour ses effets graphiques, venant transcender les idées déjà folles de son scénariste.
Quand un corps prend feu, il implose carrément, prenant la forme d’une divinité hindou.
On sent d’ailleurs le multiculturalisme d’Anand RK vibrer sur chacune des pages.
Il y a de grandes chances que cette approche esthétique en rebute certain.es mais au final, elle symbolise assez bien le côté foutraque et barré de cet album.
On aura beau dire mais, qu’on adhère ou non à la proposition, une chose est sûre, elle a au moins l’avantage de ne pas être commune, surtout au sein de l’industrie mainstream.
On notera, pour chaque introduction de chapitre, la participation du regretté Jackson « Butch » Guice, épaulé par Mike Perkins, qui crée un liant de filiation des plus émouvants.
En résumé
Resurrection Man n'est sûrement pas le projet le plus abordable de Ram V.
Reprenant un personnage obscur, créé par Dan Abnett et Andy Lanning, le scénariste propose une intrigue à la temporalité toute aussi multiple que ses thématiques.
S'il faut accepter de rester dans le brouillard sur une partie du récit, les réflexions autour de la mort, de l'amour, de la mémoire et de la quête d'identité restent fascinantes.
Graphiquement, Anand RK opère une parfaite fusion entre son trait sur Grafity's Wall et Blue in green, proposant des effets esthétiques complètement dingues.
Il est évident que ce projet ne plaira pas à toutes et tous mais ceux qui regrettent la grande époque de Dc Vertigo y retrouveront une complexité narrative venant se mettre au service de héros mainstream habitués à plus de "simplicité".

