La loi est ainsi faite.
Tous les 20 ans, un sacrifice est ordonné pour maintenir l’harmonie du monde.
Le contremaître des moissons collecte un enfant au sein de chaque cellule familiale et amène ces sacrifiants vers une destination jusque là inconnue.
Parmi eux se trouve un pigeon anthropomorphe rejeté par un père autoritaire, s’apprêtant à vivre ses derniers jours.
De son côté, Rokos, le roi des Dieux, prépare une cérémonie exceptionnelle pour fêter l’évènement.
Mais sa fille Soluna, en pleine crise d’adolescence, souhaite y apporter son grain de sel. Sa vie en sera, à jamais, bouleversée.


Vivre ensemble sans jamais se côtoyer
Soyons clair, j’adore le travail de Rick Remender.
Certes, ses derniers projets n’ont pas forcément la même saveur que Deadly Class.
Mais il a toujours su proposer des intrigues percutantes, nous laissant très souvent le souffle coupé.
Si l’humour noir et irrévérencieux de The Scumbag a pu décevoir, la simplicité glaçante d’Une soif légitime de vengeance s’est avérée plus rassurante.
Et je ne vous parle même pas de la fin de Deadly Class : un pur chef d’oeuvre !
Du coup, cette publication de Sacrifice était très attendue.
Mais que vaut-elle vraiment ?
Un nouvel univers plein de promesse

Déjà, bonne nouvelle : après Seven to eternity, Rick Remender renoue enfin avec la fantaisie.
Si l’univers de Sacrifice semble plus classique, il n’en est pas moins fascinant.
Ce monde mélange autant d’éléments réalistes que surnaturels.
Si certaines espèces n’ont rien d’humaines, elles reproduisent les schémas d’une société traditionnelle, rurale et dévote.
À l’opposé, le monde des Dieux est moderne, déluré, sans pour autant éviter le grotesque.
Nombreux l’ont comparé à Hunger Games.
Et effectivement, il y a quelques points communs, notamment sur la première partie du récit.
Mais rapidement, l’intrigue prend une toute autre tournure, s’intéressant plus aux ressentiments de deux personnages principaux face aux événements qui les percutent.
Le premier, un pigeon anthropomorphe, n’a rien d’un héros.
Rejeté par son père, on ne connait même pas son nom.
On l’identifie par sa nouvelle identité : celle de sacrifiant ( the sacrifier en VO).
Le peuple voit en lui et ses compagnons de fortune des messies mais il n’en a ni la prétention et encore moins l’ambition.
Pigeon a accepté sa destinée avec un fatalisme qui, paradoxalement, lui apporte le recul nécessaire pour affronter les tragédies à venir.
Et effectivement, la révélation du premier volume bouleverse ses croyances, l’amenant à prendre un chemin que Rick Remender a souvent développé : celui de la vengeance.
De petite créature inoffensif, il devient, petit à petit, aussi féroce et cruel que ceux qu’il déteste.
Ce chemin est confirmé par un troisième volume et le début du quatrième volume mettant en scène un affrontement cataclysmique.
Néanmoins, l’évolution de Pigeon ne s’arrête pas là.
Le quatrième volume conclue son histoire de façon, comme souvent avec Rick Remender, dramatique.
Lui qui n’a eu de cesse de se sacrifier, tout d’abord pour les dieux puis pour le peuple, décide qu’il en a assez et ne souhaite pas imposer cela à ses plus proches. Même si cette demande vient de sa propre famille.
Les relations familiales restent le moteur à de nombreux conflits et chacun se pensent dans leur bon droit.
Le père de Pigeon le pensait en offrant son fils aux Dieux. Pigeon lui-même en était persuadé en combattant ces mêmes dieux. C’est au tour de sa soeur, Béatrice, d’estimer un retour au source quitte à se confronter à son propre frère.
Comme souvent, le rythme est élevé, sans pour autant donner l’impression d’une course effrénée à la Black Science.
Sur le premier volume, Rick Remender se met au rythme des sacrifiants et de leur voyage vers cette destination finale.
Sur le second, il explore les conséquences des actes du premier, tout en préparant les décisions fatales de Pigeon amenant à un troisième opus explosif, dans tous les sens du terme.
Quant à la conclusion, elle multiplie les retournements de situations pour exprimer la complexité et les effets de chacun sur la population.
Avec Rick Remender, la lutte du clan du bien contre celui du mal n’existe pas.
Ce ne sont que des oppositions familiales, amoureuses et plus globalement sociales.
Du renouveau dans les thématiques ?

Avec Sacrifice, Rick Remender multiplie les oppositions.
La première est un leitmotiv du scénariste américain : les rapports familiaux.
L’introduction ne laisse pas de doute sur les relations qu’entretient le père avec son fils Pigeon.
Et pourtant, derrière cette violence se cache une profonde amertume.
Cette approche amène de la nuance, tout en démontrant les répercutions d’un tel choix sur cette cellule familiale.
Car, derrière les actes, reste un sentiment d’abandon terrible.
Pour Pigeon, toute sa famille n’est pas à « jeter ». Il garde, notamment, un profond amour pour sa jeune soeur, Béatrice.
Malgré tout, elle-même, cessera de comprendre et défendre un frère qu’elle ne juge plus à la hauteur e ses « responsabilités ».
Ces actions sont imposées par des Dieux qui ne leur accordent, en échange, que peu d’attention.
Du moins le croit-on, jusqu’à l’ouverture du second et du troisième volume, nous amenant à revoir légèrement nos ressentiments vis à vis de certaines divinités.
Rick Remender créé une véritable mythologie, trouvant sa source dans des éléments aussi primaires que le Soleil, la Lune ou la Mer.
Là aussi, le scénariste renoue avec une forme plus traditionnelle, tout en explorant les répercutions profondes de ces dieux sur l’environnement des terrestres, amenant à un dernier chapitre d’une grande amertume.
Rien de mieux que les relations de couple pour montrer des comportements divins terriblement humains.
Rokos a une vision bien à lui du couple, même si on comprend que cette situation n’est pas forcément que de son fait.
Le roi ne digère pas la liberté d’expression de sa femme Luna.
Or, si Rokos en impose par sa prestance, c’est le caractère de Luna qui l’emporte.
Physiquement et moralement, tout les oppose et Soluna reste leur seul lien. Car, aussi brutal soit-il, Rokos aime profondément sa fille et sa réaction, lors des deux derniers volumes, le démontre d’une façon pour le moins cataclysmique.
Soluna, au début, n’est qu’une adolescente gâtée, ne prenant pas bien en compte les dangers qui l’entoure.
Si Pigeon, le sacrifiant, est le reflet d’un monde manipulé par les Dieux, la jeune déesse reflète son excentricité et son égoïsme.
Pourtant, dès le second volume, elle prend une place plus importante, se retrouvant à la place de ceux dont elle n’imaginait pas la destinée.
Et si au final, c’était elle l’héroïne de cette histoire ? Le quatrième opus pourrait attester de cette conclusion. Elle est porteuse de changement. Pourtant, malgré les sacrifices, son petit monde continue de s’écrouler autour d’elle, devenant le vestige d’une époque révolue.
La puissance graphique de Max Fiumara

Max Fiumara n’est pas le plus connu des dessinateurs, malgré une carrière déjà bien remplie.
Personnellement, j’ai beaucoup apprécié son run sur Abe Sapien et sa présence au sein du Hellboyverse est la preuve d’une certaine prestance artistique.
D’ailleurs, Sacrifice est un bel exemple de cette maîtrise graphique.
Déjà, on sent que l’auteur est très à l’aise avec les créatures mystiques ou divines.
Que ce soient les pigeons anthropomorphes ou la galerie divine, Max Fiumara fait preuve d’une grande inventivité.
Rokos, à ce niveau, est une pure réussite de design mais on retiendra surtout celui du contremaître des moissons.
On notera aussi le soin tout particulier apporté aux expressions de ses personnages.
On ressent toute la tristesse et/ou la colère traversant le visage de chaque sacrifiant.
Le dessinateur accorde une grande importance à son encrage, aux effets de masse et de matières.
Ces effets sont primordiaux et apportent de la puissance à son traitement graphique.
Malgré tout, c’est sur cette partie que je serais un peu plus « critique ».
Je trouve le rendu par moment inégal et si certaines planches sont magistrales, d’autres paraissent « bâclées ».
Est-ce dû à un rythme de travail trop poussé ?

Surtout, qu’à partir du second volume, il trouve du répit par l’arrivée d’André Lima Araújo.
Le dessinateur a déjà collaboré avec Rick Remender sur le surprenant Une soif légitime de vengeance.
Si son style s’avère radicalement différent, il convient parfaitement à cet univers foisonnant.
D’ailleurs, encore présente sur le troisième et quatrième volume, il se montre particulièrement à l’aise en mettant en scène un petit voyage en « Enfer » , débouchant sur une confrontation de plus explosives ou une rébellion spatiale surprenante.
En résumé
Sacrifice de Rick Remender et Max Fiumara est un comics en 4 tomes, proposant un monde de fantaisie foisonnant et passionnant.
À travers la destinée d’un duo atypique, il aborde des thématiques importantes, tout en les faisant évoluer dans un monde où l'on doit sacrificier ses progénitures pour le bien être de la population.
L’écriture est aussi rythmée que fataliste. Les retournements de situations sont multiples , démontrant la complexité et les répercussions des actes de chacun.es. Malgré un fin légèrement optimiste, le chemin se fait dans la douleur, le sang et la destruction.
Max Fiumara propose un travail magnifique, marqué par des designs inventifs et un encrage puissant.
Pour tenir les délais, il peut compter d'un soutien de poids avec le non moins excellent André Lima Araújo.
Une série sombre, pessimiste et radicale !


Prix et récompenses
- Meilleure série indestructibilités – First Print Awards – 2025