1933, la sécheresse frappe les Etats-Unis et les récoltes du vieux Ray. L’agriculteur, dont les champs sont la seule possession, décide de se lancer dans un périple à la rencontre du Président des État-Unis afin de le mettre au courant de la situation. Mais pour cela, il lui faut un véhicule !
Périple écologique et politique
Un peu égaré dans les rayons de ma librairie bd, je découvre cet album avec un duo d’auteurs des plus alléchants. Pour mon libraire, la présence d’Alex W.Inker est la raison première de cette présence atypique dans ses rayonnages, sans pour autant connaître Davide Cali, un des grands auteurs de littérature jeunesse. Et effectivement, En route pour Washington est un album tendre, drôle et terriblement raccord avec une actualité pour le moins bouillante.
Un homme hors du commun
Un vieillard iconoclaste
En lisant En route pour Washington, on pense immédiatement à Forrest Gump.
L’histoire nous est raconté par 3 jeunes gamins, les Va-nu-pieds, dont le surnom symbolise à lui-seul leur situation. Par leur récit, entre fiction et réalité, on découvre les exploits d’un homme pas comme les autres. Ray est un vieil agriculteur iconoclaste du sud des États-Unis. Vivant seul dans sa ferme, il a pour seule compagnie ses poules, son chien, deux chèvres et une tortue. Cette ferme est sa seule possession. Or, quand la sécheresse écrase le sol américain, il ne peut que constater, impuissant, les ravages du soleil sur sa terre. Malgré tout, il n’y a rien de défaitiste dans son comportement. Le vieil homme est un doux rêveur, un brin naÏf, persuadé que » Le président ne doit pas être au courant, sinon il ferait quelque chose. »
À la fin d’une journée de travail, il aime se poser à écouter de la musique, en fumant dans sa « pipe à bulle » devant un ciel étoilé. C’est aussi un créateur. Ainsi, devant les yeux ébahis des trois jeunes bambins, il se lance dans un projet fou : construire un moyen de locomotion afin de rejoindre Washington et rencontrer le Président des États-Unis. Davide Cali joue habilement avec les genres, frôlant la fantaisie du conte. En effet, le bolide de Ray est fait de bric et broc. Quand à son fonctionnement, son nom le résume parfaitement : la « chèvre-mobile » sera tractée par la force de deux chèvres faisant tourner une roue, à tour de rôle, pour ne pas les épuiser. Ingénieux et / ou complètement loufoque, le vieil homme traverse ainsi le pays à bord de cet étrange véhicule.
Et forcément, le voyage ne passe pas inaperçu. Une nouvelle fois, on retrouve l’esprit du film de Robert Zemeckis où chaque étape est une occasion pour la population d’acclamer la folie douce du vieil homme. D’agriculteur, il prend la figure d’un héros pour une population, voyant chez vieux Ray, un courage qu’ils n’ont pas forcément. Cependant, si Forrest s’arrête de courir subitement, le vieil agriculteur compte bien aller jusqu’au bout de son excursion et rendre compte au Président de la gravité du moment.
Grosse chaleur
Périple face à la sécheresse
Le récit de DavideCali s’inspire d’une situation bien réelle. Dans les années 30, le pays est frappé par un phénomène de tempête de poussière, le « dust bowl », provoquant une catastrophe écologique et agricole. Alors que l’on pourrait croire à la fatalité, ces tempêtes ont, en réalité, été provoquées par la mécanisation des pratiques agricoles, créant une érosion éolienne et une sécheresse de plusieurs années. Cette période a profondément marqué l’histoire américaine dont on retrouve l’écho, entre autre, dans la bande dessinée, Jour de sable, d’Aimée de Jongh.
Cependant, alors que la plupart des agriculteurs modernisent leurs pratiques, pour toujours plus de production, le vieil homme croit encore au labeur manuel. L’agriculteur est à l’opposé de la vision productiviste imposée par le capitalisme. C’est un homme qui aime sa terre et ses animaux. Pourtant, comme n’importe quelle personne travaillant la terre, il est impacté par les choix d’une minorité, devenant à la force des années, une majorité. Évidemment, en cette période de canicule, on se sent (ou on devrait se sentir) particulièrement concerné par le récit de Davide Cali. En effet, alors que les scientifiques n’ont eu de cesse de nous avertir sur le réchauffement climatique, ses causes et ses conséquences, on comprend que celles-ci étaient déjà visibles, il y a presque 100 ans…
En cela, le récit n’épargne pas le rôle des politiques. Par cette phrase d’une ironie cruelle, » Le président ne doit pas être au courant, sinon il ferait quelque chose. », Davide Cali fustige l’incapacité de nos dirigeants à agir. Certes, en réponse à cette crise, le gouvernement américain se lance dans un vaste programme de conservation des sols, avec la création du Soil Conservation Service, une agence chargée de la sauvegarde des ressources naturelles et de l’environnement. Malgré tout, on peut se demander si cet organe n’a pas été vidé de toute sa substance sous l’ère Trump.
Ray symbolise un rêve, celui d’hommes et de femmes souhaitant faire bouger les lignes. Cependant, si le récit ne cesse de jongler entre réel et fiction, la réalité s’avère souvent plus amère. Il n’est pas anodin que la véracité de cette histoire soit remise en cause, même si ce n’est pas ce qui est le plus important pour Davide Cali.
Ainsi, la conclusion incite à l’optimisme pour les nouvelles générations.
» Et nous, on avait appris que dans un monde libre, tout le monde a le droit de rêver. Et que tout le monde peut parler au Président. »
De sublimes illustrations
Un travail graphique saisissant
On connait bien le travail d’Alex W.inker. Cela fait maintenant des années que son talent nous éclabousse, de Colorado Train à, tout récemment, Krimi. L’auteur est non seulement talentueux mais aussi productif.
Et c’est non sans une certaine joie que nous le retrouvons sur un média légèrement différent : celui de l’album jeunesse. Alex W. inker n’est pas le premier dessinateur à tenter l’expérience et, au fil des années, on pourrait clamer que les barrières se fissurent de plus en plus avec des auteurs migrant d’un média à l’autre, au fil des envies et des projets. Car, quel que soit le talent de nos dessinateurs de bande dessinée préférés, créer une bande dessinée et illustrer un album, ce n’est pas la même chose. Si, a priori, l’album offre plus de liberté, il est aussi limité par l’ampleur et la position du texte.
Ici, il a été clairement fait le choix de laisser la part belle au travail du dessinateur. Non pas que les textes de Davide Cali soient inexistants mais ils sont souvent positionnés de façon à laisser vivre les images d’Alex W.Inker. Et quelles illustrations ! Il est rare d’admirer le travail d’Alex W. Inker sur un tel format avec des doubles pages à foison. Son trait charbonneux et son sens de la narration y font des merveilles. On se régale, page après page !
Une pépite graphique !
En résumé
En route pour Washington de Davide Cali et Alex W. Inker résonne avec une actualité bouillonnante tout en gardant une forme de fantaisie teintée d'optimisme.
À l'instar de Forrest Gump, Ray est le reflet une vision fantasmée d'une agriculture américaine du "passé", faisant face aux impacts de ses évolutions sur le monde réel. Prenant son origine lors des sécheresses qui ont touché les États-Unis dans les années 30, le récit de Davide Cali nous conte un voyage fantasmagorique à travers un pays en proie à une crise écologique majeure, dans un moment où les dirigeants politiques pouvaient encore apporter des solutions. Si la réalité est souvent plus décevante, la fiction reste porteuse d'espoir.
Pour son premier travail en tant qu'illustrateur d'album jeunesse, Alex W.Inker nous éblouit de son talent. Les illustrations, en double page, sont magnifiques et explorent l'ambiance de l'Amérique des années 30.