Supergirl : corps et âmes (Peter David / Gary Frank)

Manipulée par son petit ami Buzz, une jeune adolescente, Linda Carter, perd la vie lors d’un rite satanique.
Alors qu’elle tentait de la sauver, Supergirl fusionne avec le corps de la défunte.
Se retrouvant à sa place, la super-héroïne découvre un nouvel environnement, une nouvelle famille et de nouveaux amis, tout en cherchant à comprendre qui est réellement cette Linda Carter !

Un comics de son époque

Il est difficile d’aborder Supergirl : corps et âme sans en connaître le contexte.
La super-héroïne que nous découvrons lors du run de Peter David, accompagné notamment de Gary Frank, n’est pas vraiment celle que nous connaissons.
À la fin de Crisis on Infinite Earths, de Marv Wolfman et George Pérez, Supergirl meurt en se sacrifiant pour la survie de l’univers. Mais la nature n’aime pas le vide et c’est John Byrne qui la réintroduira dans les pages de Superman, tout en modifiant radicalement son histoire.
Exit les origines kryptoniennes, exit les liens familiaux, la nouvelle Supergirl est une création de Lex Luthor, basée sur l’amie d’enfance de Clark Kent : Lana Lang.

Compliqué vous me direz, sans doute pas assez pour Peter David. Il débarque avec cette nouvelle série en 1996, avec la ferme intention de reprendre le concept, en rajoutant une couche à ce bric à brac identitaire.
Le scénariste sort tout juste de son incroyable run sur Incredible Hulk dans lequel il a exploré les nombreuses facettes psychologiques du colosse. Il est l’auteur adéquate pour s’emparer des flottements psychologiques de Supergirl.

Est-ce pour autant aussi mémorable que son Hulk ? La réponse risque d’être variable suivant le lecteur.

En quête d’identité

Peter David, fin connaisseur du média et de son évolution à travers les époques, s’est toujours attaché à la caractérisation de ses personnages.
Avec cette nouvelle Supergirl, il se montre particulièrement retors. En effet, la série débute avec une jeune femme, ensanglantée et en pleurs sous la douche. Celle qu’on découvrira sous le nom de Linda Carter semble avoir perdu la mémoire et seuls quelques bribes de souvenirs résonnent comme de douloureux rappels.

Par divers flashbacks, on comprend que la jeune femme a subi un traumatisme sévère et sa situation est aussi chaotique que ce premier épisode.
En effet, la double narration, passant de Linda Carter à Supergirl, perturbe la compréhension d’une histoire qui s’éclaire à la fin de la premier épisode : Supergirl a fusionné avec Linda alors que cette dernière allait mourir.

On aurait pu craindre un immense bazar mais Peter David a assez d’expérience pour se concentrer sur l’essentiel. Supergirl est déjà un personnage complexe, découlant d’une histoire hybride. En lui ajoutant une nouvelle identité, le scénariste lui crée de nouveaux objectifs.
Ce qui ne l’empêche de jongler avec une double vie. Celle de Mae, la fille adoptive de Jonathan et Martha, et celle de Linda que l’on découvrira au fur et à mesure.
Or, la vie de Linda Carter est loin d’être simple. Entre des relations familiales tendues et un pervers narcissique comme « petit ami », elle doit apprendre à composer tout en cachant son identité de super héroïne.
L’identité secrète était encore une règle sacrée à cette époque.

Au fil des pages, Supergirl apprend à connaître celle dont elle a « volé » le corps.
Par bribes de souvenirs, souvent chaotiques, on explore une vie brisée, sous la coupe de son « boyfriend ».
Buzz symbolise toutes les manipulations que peuvent exercer les hommes sur les femmes.
Pour autant, tous ses malheurs sont-ils liés à cet homme ? Peter David n’hésite pas à pointer les responsabilités là où on ne les attendait pas forcément.
Est-ce que cela fait de Buzz un homme plus équilibré ? Certainement pas !
Mais une chose est sûre : si la vie de Linda prend un nouveau chemin, c’est essentiellement par les interventions et les choix de Supergirl, réparant certaines erreurs d’un passé trouble.

Dans le jus de son époque

Si Buzz est le bag guy « fil rouge » de cet arc, Peter David agrémente son récit de combats face à des vilains plus « classiques » mais dérivant de sphères diverses. Ainsi, on retrouve Gorilla Grodd, plus habitué aux ruelles de Central City.
Néanmoins, plus que les vilains, ce sont leurs représentations qui l’intéressent.
Ainsi, Gorilla Grodd est l’outil parfait pour explorer la manipulation mentale, mettant l’héroïne au service du « mâle dominant ».
La symbolique peut paraître simpliste mais elle fonctionne à merveille, démontrant qu’il est possible de combattre cette emprise.
Supergirl est une combattante et elle n’est pas du genre à se laisser faire, même si la vie de tous les jours cherche à lui imposer une direction.

Ainsi, la religion prend une grand place dans le récit de Peter David.
On pourrait y voir une forme de prosélytisme mais le scénariste ne s’est jamais caché d’être un fervent croyant. Il avait même convié « Dieu » lors du mariage de Rick et Marlo Jones dans Incredible Hulk.
D’ailleurs, il est difficile de ne pas voir le mystérieux garçon à la batte de baseball comme une nouvelle parabole divine.
Ainsi, s’il ne critique pas la foi, il remet en question tous ceux qui l’utilisent pour leur propre profit, ne se montrant guère amical avec les prédicateurs dont il dénonce le charlatanisme.

Les thématiques sont nombreuses. Les relations familiales, le deuil, les agressions sexuelles sont autant de sujets actuels abordés par le récit de Peter David. En effet, il a toujours imaginé ces héros comme des catalyseurs à des problèmes d’actualité.

L’écriture de Peter David s’agrémente souvent d’humour. Pourtant, ce premier arc s’avère assez sombre.
Il faut dire que la fin des années 90 est marquée par la création d’Image Comics et une nouvelle génération des héros plus radicaux.
Le scénariste s’est souvent montré critique vis à vis de ces dessinateurs devenus, selon lui, des auteurs médiocres. On se rappelle du Hulk grimé en Savage Dragon comme pour pointer du doigt que ce dernier n’était qu’une simple copie du géant vert.
De même, il parodie le phénomène des « bad girls » en affublant la « mauvaise » Supergirl, d’un pantalon en cuir noir et sexy. Heureusement, une fois le contrôle rompue, elle reprend ses atours bariolés, seuls véritables costumes des héros.

Peter David est taquin mais il comprend que l’époque a changé.
La mode est aux héros et héroïnes torturées, combattant les forces du mal. Secte, démons et autres joyeuses diableries faisaient les succès de cette époque.
Et c’est un peu ce qu’il propose, à sa manière, avec Supergirl.
Est-il à l’aise avec cette ambiance typique des années 90-2000 ? Pas totalement !
Au point que certaines scènes peuvent paraître choquantes, surtout pour un comics destiné aux adolescent.es.

La réunion du duo iconique

Énorme fan du Incredible Hulk de Peter David, notamment de la période en collaboration avec Dale Keown puis Gary Frank, j’ai longtemps espéré la publication de ce run de Supergirl.

Certes, on y retrouve, sur l’introduction, Terry Dodson puis, pour un crossover avec Miss Marvel, Mike Manley et Brett Blevins mais c’est Gary Frank , accompagné de son encreur attitré de l’époque Cam Smith, qui prend en charge l’ensemble des numéros de ce premier arc.

En comparaison avec son niveau actuel, ces planches paraîtront moins détaillées mais on retrouve déjà la finesse d’un trait et la rondeur de ses courbes. J’ai toujours apprécié la façon dont il dessinait les personnages féminins. S’il n’échappe pas totalement au physique de top model, il utilise des proportions plus réalistes et moins exagérées, évitant une sexualisation correspondant à la vision de dessinateurs majoritairement masculins.
Ses personnages paraissent réels et vibrent grâce à un travail de caractérisation expressif essentiel.

Ses mises en pages sont variées et dynamiques, assimilant toutes les possibilités d’un cadrage mainstream.
On regrettera des arrières plans avares en détails mais c’est un sacrifice qui lui permettait de tenir les délais. En effet, si aujourd’hui il peut paraître plus « lent », c’est aussi parce que ce travail de fond est bien plus important.

L’encrage de Cam Smith lui apporte une souplesse et une fluidité qu’il a (un peu) perdues en prenant en main ses encrages.
Quant à la couleur, la multiplication des acteurs ne permet pas de créer une unité commune, restant davantage un travail de remplissage techniquement maitrisé mais sans grande saveur.

Gary Frank tire sa révérence à la fin de ce volume, attiré par les atouts de l’indépendance. Il laisse Peter David avec de nouveaux collaborateurs pour continuer les aventures de Supergirl.
Aurons-nous la chance de les découvrir ? Je n’en suis pas certain !

En résumé

Supergirl : corps et âme de Peter David et Gary Frank (entre autre) est un cadeau pour les fans de leur collaboration sur Incredible Hulk. 

Le comics est un symbole de son époque, autant par une Supergirl bien différente de celle que l'on connaît que par une ambiance et des thématiques très axées années 90-2000.
Néanmoins, l'écriture de Peter David est solide et son propos reste pertinent autant dans son exploration de la religion que dans celle de la manipulation mentale.

Quant aux dessins, si Gary Frank n'a pas encore atteint son niveau actuel, on retrouve le duo qu'il composait avec son encreur Cam Smith, la rondeur de son trait et la fluidité de ses corps sans les exagérations formelles de l'époque.

Il n'est pas certain que ce comics soit accessible aux nouveaux lecteurs mais il reste une pièce essentielle de l'histoire de Supergirl.
Bulles carrées

Lire nos chroniques sur :

  • L’enfant de sable

Laisser un commentaire

Retour en haut