Le temps s’effrite mais dans un monde habitué aux phénomènes temporels atypiques, plus personne n’est étonné. Et encore moins par un vieillard, affublé d’un jet-pack, annonçant fébrilement la fin du monde.
Et pourtant, à travers le temps et les différents multivers, le vieil homme est le seul lien entre ces multiples crises universelles.


Anthologie de science-fiction conceptuelle

Il m’aura fallu seulement deux titres pour vouer une passion pour le travail de Deniz Camp. Que ça soit Absolute Martian Manhunter ou Ultimates, le scénariste américain étonne autant par une inventivité , rappelant les grandes heures de Dc Vertigo que par une verve politique et sociale insufflé au sein des titres les plus bankables. Et forcément, avec de telles réussites dans l’industrie mainstream, on ne pouvait qu’être impatient de découvrir ses projets plus personnels.
Paradoxalement, alors que Marvel n’a su garder Deniz Camp dans son écurie, c’est Panini comics qui édite deux de ses comics indépendants. Alors que 20th Century Men, en collaboration avec Stipan Morian sortira prochainement, nous découvrons, non sans une certaine impatience, Multiples Crises Universelles (MCU – Panini a le sens du marketing) , une oeuvre anthologie de science fiction qui n’a justement rien à voir avec le MCU.
Multiples Crises Universelles est composé de cinq histoires auto contenues, lié par un léger fil rouge, annonciateur de fi du monde. Avec le recul, Deniz Camp n’est pas vraiment étranger de la méthode. Il l’a même déjà éprouvé sur Ultimates, avec un continuité, certes, plus importante. D’ailleurs, on y retrouve ce talent si particulier de la maitrise du récit court. L’exercice est souvent périlleux. Ici, il est tenu de main de maître !
À certains égards, Multiples Crises Universelles est une oeuvre à concept. Deniz Camp y explore les concepts de temporalité et d’univers parallèles. Cependant, il ne faut pas s’imaginer une lecture vaine, à l’image des Multivers de Marvel. Là, on plonge dans la théorie sans hésiter à mettre les mains dans le cambouis des chausses trappes temporelles et autre imbroglio métaversique. La lecture se veut exigeante et nous demande une attention toute particulière, sans pour autant, tomber dans le bavardage scientifique.
On pourrait classer ces récits selon deux types. Il y a ceux qui nous embrouillent l’esprit, cherchant à nous perdre dans la folie du temps et de l’esprit. Le premier chapitre en est le parfait exemple. Ashley vit dans un monde frappé par de multiples crises temporelles appelées PTA. Un jour des cyborgs déboulent en ville, un autre les troupes nazis défilent en plein boulevard. les lignes se croisent et s’interchangeant au gré des crises. Le lecteur, tout comme Ashley, tente de garder le cap alors que le scénariste s’amuse en mélangeant fiction, réalité et rêves. Tout est mis en oeuvre pour qu’on perdre le fil, sans pour autant perdre le récit. Quant au dernier chapitre, il analyse le concept de boucle temporelle en l’opposant à celui du temps en ligne droite.
Et puis, il y a la science fiction « prétexte ». Ce terme peut émettre un préjugé mais ne vous y trompez pas, il dévoile ce qui m’a toujours passionné dans la science fiction. Ainsi, Deniz Camp détourne les concepts pour nous amener à réfléchir sur notre propre temporalité. Quand des dinosaures déboulent en plein abattoirs, il est évident que l’auteur cherche à en dénoncer la violence. Cependant, s’il y a un chapitre qui marque par sa réflexion sociale, c’est bien « La crise des deux Terres ». Le scénariste met en scène la destinée de deux villes parallèles, se ressemblant en tout points, outre le fait que la crise écologique frappe plus rapidement l’une d’entre elle. Pour survivre, les habitants de la ville en perdition sont accueillis par leurs homologues, tout d’abord pacifiquement. Puis, avec le temps, des tensions apparaissent .. Sans en dévoiler plus, Deniz Camp profite d’une thématique aussi banale que les univers parallèles pour écrire dénoncer les préjugés et la politique anti-migrant. Le « nous sommes tous les mêmes » n’a jamais été aussi réel, amenant à se poser des questions sur les causes de tels préjugés. Tout en évitant la moralisation, il démontre que la peur entraîne la haine, quelque soit le camp.
Et le fil rouge dans tout cela ? Comme mentionné plus haut, il y en a bien un mais il reste, pour le moment, au stade de easter egg. Seul le dernier chapitre propose de développer ce lien entre différents récits, nous amenant à quelques interrogations et, peut être, imaginer un plan global derrière tout cela. Il est sans doute encore trop tôt et ne sachant pas où en est la série en VO, il est difficile d’y voir un axe majeur.
Pour le moment, il faut prendre Multiples Crises Universelles pour ce qu’il est : une anthologie de science fiction passionnante !
Une véritable patte graphique

Jusque là, je ne connaissais pas le travail d’Eric Zawadzki. Et pour cause, le dessinateur n’a que peu de projet à son compteur et hormis Multiples Crises Universelles, aucun n’a eu la primeur d’une publication VF. Et pourtant, en peu de temps, il a déjà eu la primeur d’un Eisner Awards, hautement mérité, pour ce titre.
Le style d’Eric Zawadzki rappelle, par certains aspects, celui de Cameron Stewart. Le trait est fin, détaillé et l’encrage apporte une rondeur presque toon à un style semi réaliste et expressif. Il n’ y a aucune exagération dans les corps même si certains protagonistes paraissent trapus. Les arrières plans sont foisonnants, nous régalant de décors extrêmement fournis, propice à certaines trouvailles graphiques. La narration alterne avec élégance une mise en scène traditionnelle et des cadrages inventifs, en total adéquation avec les délires du scénario.
C’est aussi le cas de la colorisation de Jordie Bellaire qui joue avec les tonalités, axant la visibilité sur certains éléments tout en n’en cachant d’autres. Rien n’est laissé au hasard, permettant à un comics déjà complexe de ne jamais tomber dans l’imbuvable ou l’illisible.
En résumé
Multiples Crises Universelles de Deniz Camp et Eric Zawadzki est une anthologie de science-fiction brillante et magnifiquement illustrée.
En s'emparant des concepts de temporalité et de multiverse, Deniz Camp propose cinq récits auto contenus. Il multiplie les expériences, allant de la théorie, en passant par l'émotion puis la critique sociale et politique. Certains reprocheront peut-être le manque d'un fil rouge un peu plus conséquent.
Cependant, Multiples Crises Universelles est avant tout une oeuvre ambitieuse autant sur le fond que sur la forme.
Ainsi, il peut compte sur l'union entre le graphisme d'Eric Zawadzki et les couleurs de Jordie Bellaire pour créer une fusion d'idée graphiques et de mises en page fascinantes.
Multiples Crises Universelles est complexe , émouvant, souvent intelligent mais, surtout, il n'en oublie pas d'être fun. Une lecture qui, autant pour son écriture que pour sa patte graphique, mérite toute notre attention.


Prix et récompenses
- Eisner Award– Meilleure nouvelle série – 2026