Une vie pour une autre (Jean Tévélis )

Kukës, Albanie. Un homme, au volant de sa voiture lancée à vive allure, percute un jeune garçon de huit ans. 12 ans plus tard, en France, le jeune Artan vit dans la peur d’être tué à son tour. Belina le cherche et ne vit plus que pour venger le sang versé par sa famille. Tous les deux subissent, chacun à leur manière, le Kanun, ce code médiéval albanais qui transmet l’idée qu’une vie peut être prise au nom d’une autre. Emma, une ado de 16 ans, se retrouve, malgré elle, au coeur de ce cycle de vengeance qui semble infini. Pourra-t-elle mettre fin à ce tourbillon de tristesse, de souffrances et de peur ?

Un thriller intense

Je connais et j’apprécie Jean Tévélis pour ses romans jeunesse ancrés dans un quotidien adolescent parfois complexe, avec ses personnages souvent à la recherche de leur place dans la société. Que ce soit avec Frère ! ou La petite voleuse du mercredi, Fight ! ou 140 décibels, l’auteur interroge les notions d’amitié et de famille avec un regard tendre et bienveillant.

S’attaquer au sujet de la vengeance, et plus particulièrement de la vengeance telle que dictée par le Kanun, la loi du sang, donne un ton beaucoup plus grave à son dernier roman. Il s’agit ici d’un thriller, et même d’un thriller haletant puisque les trois personnages principaux, que tout va rassembler en un même lieu, vont devoir affronter leur destin.

Emma, Artan et Betina

Tout d’abord, il y a Emma. La jeune adolescente vit entre une mère hyper-protectrice et un père dépressif et peu loquace. On comprend sa soif de liberté qu’elle peut enfin exprimer lorsqu’elle court seule en forêt, sans vraiment suivre de chemin.

Je n’ai pas envie d’y aller. Je serre les poings, lâche un léger soupir. J’aimerais lui dire des mots durs, lui crier qu’elle me saoule avec ses médecins en tout genre. Qu’elle n’a pas à soigner ses angoisses en m’envoyant consulter moi. Mais je fais comme elle. Je la préserve de ma colère, j’intériorise. Je la sais fragile, évoluant sur un fil, en déséquilibre constant, toujours prête à plonger dans l’abîme de la dépression qui l’attend en bas. Alors je dis simplement :

– D’accord.

Et je me laverai de toute cette tension accumulée la semaine prochaine en courant au hasard dans une forêt.

On comprend vite qu’un drame pèse sur cette famille. C’est celui de la mort d’un frère suite à une méningite foudroyante. Heureusement, il y a Margot, sa copine d’enfance, et ce projet d’alternance dans une association pour l’égalité et la solidarité sociale.

Son chemin va croiser celui d’Artan et de sa famille. Le petit garçon est arrivé depuis peu en France et sa seule sortie est celle qui le mène à l’école la matin et qui le ramène chez lui le soir. Le tout, sous le regard apeuré de sa mère, Lorana. Aucune activité extra-scolaire, aucun ami avec qui jouer au parc. Artan doit rester à la maison car il en va de sa vie. En effet, il pèse sur lui la menace d’un enlèvement et d’un meurtre car sa famille a elle-même accompli le Kanun pour venger la mort d’un de ses enfants. Bien qu’ils aient fui l’Albanie, Artan et sa famille vivent dans la peur que sa vie soit prise, de nouveau, pour payer celle qui l’a auparavant été. Un cercle de vengeance sans fin…

Enfin, il y a Belina. La jeune femme est venue seule d’Albanie avec cette lourde charge d’accomplir, au nom des siens, le Kanun. Pour cela, elle cherche la famille d’Artan avec opiniâtreté et méthode, poussée par une culpabilité ancienne : celle d’avoir lâché la main de son petit frère des années auparavant. Elle semble prête à tout.

Au-delà de la vengeance…

En alternant les chapitres du point de vue d’Emma, de Belina, de Lorana dans une première partie, Jean Tévélis pose une à une les pierres de son édifice et nous permet d’entrer dans la psychologie de chacune des familles. De ressentir leurs souffrances et leurs peurs. Leurs espoirs aussi. Il nous permet aussi de rêver à une autre fin que celle de cette mort qui semble irrémédiable.

On comprend, au fil de la lecture, les liens invisibles qui relient ces personnages. Le poids des absents, la mort qui rôde, le deuil impossible et l’héritage qui empêche d’être soi.

On retrouve ainsi des personnages touchants et des élans de joie. Notamment chez le petit Artan qui ne rêve que de vivre sa vie d’enfant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Chaque personnage, à sa manière, est empêché de vivre pleinement, d’être qui il voudrait. Si Emma est coincée entre ses parents et le fantôme de son frère décédé, il en est de même pour Betina qui souffre toujours de la perte de son frère qu’elle se reproche. Artan, lui aussi, subit les conséquences de la peur omniprésente de sa mère que le Kanun soit de nouveau réalisé.

Pendant qu’il joue à ce jeu comme s’il avait fait ça toute sa vie, je jette un coup d’oeil sur la tristesse de cette chambre et je me demande comment ce gamin peut en faire abstraction.

Car finalement, la seule chose qui pétille ici, c’est lui. D’accord, il est pâle, mais l’intensité de son regard colore tout son être. Dans ses gestes les plus calmes, il a une espèce d’énergie contenue. Il me fait penser aux mômes qui scrutent nos places de balançoire dans le parc. Je me rends compte que j’ai devant moi un enfant, un vrai.

Une nouvelle fois, Jean Tévélis brosse des portraits vrais et sensibles de ces personnages auxquels on s’attache rapidement.

Si l’on ajoute à cela une tension qui va grimper de plus en plus rapidement, on obtient un roman haletant et profondément humain. Un thriller qui laisse espérer un avenir meilleur pour les nouvelles générations. Ces générations qui brisent, parfois malgré elles, les cycles pervers enclenchés par leurs aînés. 

Pourquoi lire Une vie pour une autre ?

Une vie pour une autre est un roman à la fois sensible et haletant. En plongeant ses personnages d'enfant et d'adolescentes au milieu d'un cycle de vengeance sans fin, Jean Tévélis nous ouvre les coeurs de familles endeuillées qui peinent à trouver un équilibre, entre peur et espoir. Mêlant thriller et questionnement sur les liens familiaux et amicaux, Une vie pour une autre offre une perspective pleine d'espoir pour ces nouvelles générations qui veulent sortir de la spirale destructrice dont ils sont les héritiers. A l'heure où des conflits parfois anciens pèsent sur la jeunesse et obscurcissent leur avenir, le roman de Jean Tévélis est la preuve que l'attention à l'autre et les sourires de l'enfance peuvent en rebattre les cartes.
Mots Tordus

Pour lire nos avis sur :

  • Ito ou la vengeance du samouraï

Laisser un commentaire

Retour en haut