Alors qu‘Anna pensait refaire sa vie avec ses trois fils auprès du révérend Jon Blood, elle comprend rapidement qu’on ne lui fera jamais ce cadeau.
Quand Carter, accompagné de ses deux frères, frappe à la porte de la demeure familiale, elle connait déjà la tournure des évènements.
Le brigand est venu la chercher et il ne compte pas s’embarrasser de trois gosses et d’un révérend.
Il pend l’homme d’église et laisse les enfants livrés à leur sort.
Mais les frères Blood ne comptent pas en rester là. Ils n’ont plus qu’un objectif : retrouver leur mère !


Deux groupes pour une seule femme
La ballade des frères Blood est le dernier projet de la paire Brian Azzarello / Eduardo Risso.
En effet, après une carrière prestigieuse en Argentine et Italie, notamment aux côtés de Carlos Trillo, le dessinateur explose avec la série 100 bullets, en compagnie de Brian Azzarello avec lequel il avait travaillé une première fois sur le comics Johnny Double.
Par la suite, les deux compères multiplieront les projets indépendants et mainstream. Le précédent, Moonshine, convoquait le mythe du Loup Garou en pleine période de prohibition.
Brian Azzarello, spécialiste des récits urbains à l’argot bien senti, a alterné le bon comme le moins bon.
Mais, en compagnie d’Eduardo Risso, l’inspiration est souvent de la partie.
Ainsi, la ballade des frères Blood se montrait sous de bons auspices. Surtout que, pour l’occasion, le dessinateur argentin procède à quelques arrangements graphiques.
Sous le soleil de l’ouest américain

Depuis Moonshine, Brian Azzarello délaisse l’Amérique moderne et sa ghettoïsation pour s’intéresser un peu plus à son histoire, essentiellement imprégnée de violence.
Moonshine s’emparait du sujet de la prohibition alors que La ballade des frères Blood s’imprègne du mythe du western.
Et, en effet, au vu de l’écriture et des thématiques du scénariste américain, cette époque « sans foi, ni loi » lui correspond à merveille. Au point de se demander pourquoi un tel projet n’a pas vu le jour avant !
La ballade des frères Blood porte plus ou moins bien, mais on y reviendra, son nom.
En effet, alors que Carter récupère sa femme, il laisse trois enfants seuls qui n’ont d’autres choix que de se prendre en main, en se lançant dans une quête de vengeance insensée pour leur âge.
Car les frères Blood sont des gamins. Le plus vieux, Daniel doit avoir à peine une quinzaine d’année et il devient responsable de ses deux frères Simon et Jack « Rabbit ».
La vie est déjà rude et si le révérend les accepte dans sa demeure en leur offrant un nom de famille, c’est au prix d’une rigueur religieuse.
Mais cette autorité leur a donné un toit et les protégeait de l’extérieur.
Et c’est au cours de ce voyage, entre différentes rencontres, qu’ils vont apprendre à (sur)vivre.
Ils découvriront la trahison, la violence et les destructions humaines, ravageant les peuplades indiennes mais aussi le soutien et l’amour.
Les frères Blood grandissent au cours de cette aventure, s’apprêtant à devenir des hommes.
À ce niveau, on retrouve le cynisme de Brian Azzarello, brisant cette innocence de la plus impitoyable des manières.
En effet, il n’épargne pas nos trois larrons. Ils n’ont pas réellement conscience dans la dangerosité de leur quête et ils paieront régulièrement cette naïveté.
Malgré tout, la fraternité les soude dans leur recherche de cette mère « absente ».
D’une certaine façon, en rencontrant Chouette Enragée, certains y trouveront une mère de substitution. En tout cas, elle sera une protectrice bien plus attachée à leur existence.
Une femme entourée d’hommes

Si le titre français du comics se concentre sur le voyage, la V.O. se révèle bien plus pertinentes.
The Blood Brother’s Mother met en exergue le véritable personnage principal du récit de Brian Azzarello : Anna.
Dès les premières pages, celle qu’on nomme au départ Mary, frappe les esprits.
Si son attitude reflète une forme de soumission au révérend, son visage peine à cacher sa rage de vivre.
Elle était prête à oublier son passé dissolu mais le destin en a décidé autrement.
Anna, de son vrai nom, est un personnage bourré de contradictions.
Si elle semble s’être sacrifiée pour ses trois fils, en se mariant au révérend puis en acceptant de rejoindre Carter, elle ne fera, par la suite, plus aucune mention à eux.
Est-ce une façon de s’épargner la douleur de la perte ? Rien n’est véritablement limpide avec elle. Même sa relation avec Carter et ses frères reste sujette à de nombreuses interrogations.
On comprend qu’elle a une capacité d’adaptation hors norme, ce qui la rend, paradoxalement, assez froide.
Et effectivement, alors que ses fils tentent de la retrouver, elle ne semble pas en éprouver le besoin. Comme s’ils faisaient déjà partie d’une ancienne vie à oublier !
À l’inverse, elle réintègre la bande de Carter, devenant un membre à part entière.
Anna est une femme aussi forte que faible.
Contrairement à Chouette Enragée, elle ne prend jamais son destin en mains. Elle attend patiemment le moment propice pour s’échapper d’une situation inextricable.
Cela n’en fait pas moins une femme de caractère, prenant souvent le dessus sur les trois frères.
Le comics est aussi abrupte que tragique. Certains destins trouveront leur conclusion hors de notre regard, même si on ne doute guère de leur finalité. Comme si, dans la rudesse de l’ouest américain, il était impossible de trouver une sortie satisfaisante pour chacun.
D’ailleurs, si le rythme du récit est maitrisé, on pourra reprocher une conclusion un peu expéditive. Certes, on peut y voir la conclusion d’une boucle, symbole de cet écho entre les deux trios de frères, apportant la réponse à une question qu’on ne se posait pas forcément.
Mais l’idée est bien là. Pour Brian Azzarello, la violence est continue et passe de génération en génération.
De père en fils…
Artiste peintre

Eduardo Risso fait partie de cette école argentine dans laquelle on retrouve des noms aussi prestigieux que Enrique Breccia, Carlos Meglia, Quino ou plus récemment Léandro Fernandez, fortement inspiré par le style d’Eduardo Risso.
L’une de ses particularités tient en sa maitrise des codes du noir et blanc dont Eduardo Risso est le parfait porte étendard.
En effet, une grande partie de sa production, éditée tout d’abord en Italie, a été publiée en noir et blanc. Et son style, mélange d’élégance, de narration cinématographique et d’une gestion de la lumière absolument remarquable, reste dans les mémoires de tous ceux qui ont lu, entre autres, Fulu ou Je suis un vampire.
Même en débarquant sur le marché américain, ses coloristes ont opté pour une colorisation sous forme d’aplats pour éviter d’atténuer la puissance de ses encrages.
Cependant, depuis quelques temps, on observait des nouvelles envies chez le dessinateur.
Sur ces dernier projets, Eduardo Risso prend en charge les couleurs de certaines scènes, leur donnant une texture plus particulière.
En effet, exit les noirs tranchés et bonjour les aquarelles lumineuses, le tout sans pour autant perdre la noirceur qui le caractérise.
Au final, La ballade des frères Blood est l’aboutissement de ses expérimentations.
Si on retrouve son style et sa science du cadrage, les couleurs apportent une patine très différente à son travail.
Passée la surprise, on se fait assez bien à cette nouvelle approche, même si on regrette une certaine atténuation dans la gestion des plans.
Malgré tout, le travail d’Eduardo Risso reste impressionnant. Entre ses immenses décors de western et ses ambiances embrumées, on reste ébloui par cette prestation qui, d’ailleurs, lui a valu un eisner awards.
Un de plus !
En résumé
La ballade des frères Blood de Brian Azzarello et Eduardo Risso est un western âpre, violent et sans concession.
Si les derniers travaux de Brian Azzarello ont pu décevoir, on est ravi de le retrouver auprès de son binôme de toujours.
Et cette quête initiatique à la recherche d'une mère "enlevée" à ses enfants remplit toutes ses promesses.
Trahison, chasse à l'homme et femmes fortes seront sur le chemin de trois frères qui tenteront de survivre à l'injustice du monde qui les entoure.
Anna, leur mère, est au centre de tout. Mère, amante, elle est l'union entre ces protagonistes.
De son côté , Eduardo Risso nous étonne par un changement drastique de technique graphique. L'aquarelle remplace les aplats de noirs et, s'il faut un petit temps d'adaptation, on est vite ébloui par la maestria du dessinateur argentin.
3 frères en écho et une destinée forcément tragique !


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