Jusqu’à la tombe (Stefano Nardella / Vincenzo Bizzarri)

1873, Rome est la capitale de l’Italie, actant la difficile réunification entre le Nord et le Sud du pays.

Filomenia et Carmine sont amoureux mais la jeune fille est promise à un autre : Don Michel. Alors qu’il prépare une fuitina, une fuite amoureuse, le berger est laissé pour mort par les hommes du propriétaire terrien. Sortant littéralement de sa tombe, il rejoint un gang de malfrat afin de préparer sa vengeance. Il prend le nom de Tempesta.

Vendetta à l’italienne

Jusqu’à la tombe signe le retour du tandem Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri, après La cité des trois saints et les Assiégés.

Délaissant la violence du monde moderne, Stefano Nardella remonte aux origines de l’Italie, quand l’unification peinait à calmer les dissension entre le nord et le sud du pays. Ainsi, Cesare Sacchi, journaliste, est envoyé par le ministre de l’intérieur, Giovanni Lanza, afin de rédiger un rapport sur l’état des provinces du Sud. Malheureusement, il trouve sur sa route une bande de malfrat dirigé par un dénommé Tempesta.

Témoin plus acteur, le journaliste découvre, à travers l’histoire de cet homme, le symbole de toute une région. L’idée est intéressante et explore une époque méconnue, notamment pour nous lectrices et lecteurs français.es, même si, en réalité, ce propos politique et historique n’est qu’une fine couche sur lequel se repose un récit plus classique de vengeance.

Il est d’ailleurs dommage de ne pas avoir insisté plus sur l’aspect historique. Ainsi, il est difficile de comprendre ce ressentiment si on remonte pas aux sources du conflit. Tout débute en 1859 avec la campagne d’Italie, aussi appelée Seconde guerre d’indépendance italienne, opposant les italiens aux troupes françaises et autrichiennes. La victoire italienne pose les bases d’une constitution, provoquant l’annexion progressive des différentes provinces. Celle des états de l’église fait de Rome, la capitale de l’Italie en 1871.Quant aux piémontais, ce sont des soldats d’infanterie français dont la présence, au vu des conflits passés et à venir, est rejetée.

Cependant, ne nous égarons pas ! Jusqu’à la tombe n’est pas un récit historique. Avec cet album, Stefano Nardella reprend les codes du Western Spaghetti pour la mise en branle d’un cycle de vengeance destructeur. D’ailleurs le sous titre « Il était une fois en Italie » ne laisse aucun doute sur les intentions du scénariste.

Ainsi, tout commence avec une romance. Carmine, simple berger, et Filomenia s’aiment. Mais les inégalités sociales ne leur permettent pas de vivre pleinement leur sentiment. Don Michel, comme tout homme fort qui se respecte, exige la main de la belle italienne, n’hésitant pas à éliminer son amant. Du moins le croit-il ! Car, pour son plus grand malheur, Carmine survit et compte bien se venger. Quelques années plus tard, il revient sous les traits d’un brigand, Tempesta.

Le récit se divise en plusieurs chapitres, dévoilant plusieurs destinés. Carmine est au centre de tout. Quand on le découvre, c’est un homme honnête, épris de justice. La balle qui le percute en pleine poitrine change sa réalité. Certes, il a survécu mais Carmine n’existe plus, laissant la place à un personnage plus amer et sombre. Seul la présence de Filomenia à ses côtés, ainsi qe celle de son père, le ramène à son ancienne vie. Pourtant, la violence et la rage semble avoir pris le dessus. La première quête de vengeance se termine dans le sang mais ne résout rien. Pire, il viendra même à regretter son dernier acte de bonté. Tempesta n’est pas L’homme a épousé les codes du banditisme et il s’y complait. Ce n’est plus un résistant à l’ordre établi mais un simple malfrat en quête d’argent. Même son histoire d’amour s’en retrouve impactée.

Surtout que Filomenia est un sacré bout de femme. D’un caractère bien trempé, elle ne cède pas devant les avances de Don Michel. Une fois, Carmine de retour, elle épouse, sans trop se poser de questions, la nouvelle destinée de son amant. Mais plus qu’une compagne, c’est une conseillère active qui a toute sa place au sein de la bande de Tempesta. Du moins le croit-on !

Non sans un certain cynisme, Stefano Nardella brise le doux rêve d’une belle romance . Certes, les intentions de Carmine sont, au départ, justifiées. Mais, comme souvent dans les récits de vengeance, la violence n’est qu’un cycle sans fin. La vision du scénariste est loin d’être complaisante et rapidement, la brutalité des actions de Tempesta posent questions et plus on avance dans le récit, plus il se montre odieux et détestable même avec ses proches. Les dernières scènes avec Filomenia nous le montre sous une autre facette : celle d’un tortionnaire, sans aucune pitié, qui au final, ne se différencie guère des hommes de pouvoirs qu’il croit combattre. Don Michel et Tempesta deviennent les deux faces d’une même pièce : celle d’homme violent, autoritaire et condamnable.

De façon ironique, la justice vient de là où on ne l’attend pas. Ainsi, le destin de Nicola Russo, chasseur de prime, se retrouve lié plus qui’l ne le croit pas à celle de Tempesta. Là, aussi, la vengeance est de mise. Pourtant, il choisit une autre voie, comprenant que l’ignominie a une limite.

Le récit est implacable et la tension monte chapitre après chapitre, dévoilant des actes de plus en plus abject. Malgré tout, le récit de Stefano Nardella ne se montre pas particulièrement original dans le déroulement ou dans la réflexion autour de son récit. Le propos reste toujours le même, fustigeant les violences tout en les liant à la réunification naissante d’un pays. Peut être qu’on aurait aimé justement que ce lien se fasse plus présent.

Un noir et blanc anguleux

J’ai tendance à lier uniquement le travail de Vincenzo Bizzarri à celui de Stefano Bardella, oubliant un peu vite que le dessinateur italien a une bibliographique plus conséquente. ce qui, au vu de la qualité graphique d’ensemble est assez épatant.

Jusqu’à la tombe est un album sombre, âpre voire charbonneux. Alors qu’il nous a habitué aux couleurs brumeuses et granuleuse sur ses albums précédent, Vincenzo Bizzarri opte pour un noir et blanc, tranché et classieux à la maitrise formelle éclatante. Au sein d’un média où il est de plus en plus difficile de sortir du « diktat » de la couleur, il est agréable de voir que certains auteurs prennent encore ce risque. Avec le noir et blanc, il est impossible de mentir avec des couleurs pour atténuer les défauts ou remplir des cases trop vides. Ici, c’est le trait dans son essence la plus pure.

Et je crois que je n’ai jamais autant apprécié le style de son auteur que sur cet album. ses corps ondulés, ses visages anguleux et ses décors détaillés et charbonneux crée une ambiance étouffante à certaine scène de l’album. Le trait est acéré et est contrebalancé par une forme d’élégance contrastant avec la violence est la brutalité du récit. Le dessin n’est jamais étouffant et la lisibilité prime malgré la densité du travail fourni.

Jusqu’à la tombe marque les esprits par un dessin ambitieux, touffu, cinglant et particulièrement maitrisé. Avec évidence, Vincenzo Bizzarri intègre le clan des grands maîtres du noir et blanc .

En résumé

Jusqu'à la tombe est le dernier album du duo Stefano Nardella / Vincenzo Bizzarri. 

Délaissant la brutalité du monde moderne, Stefano Nardella plonge aux origines de l'Italie en pleine période d'unification des provinces italiennes. Si on regrette que ce propos historique et politique soit en retrait, Jusqu'à la tombe reste un récit de vengeance implacable porté par le trait anguleux et charbonneux de Vincenzo Bizzarri. Le choix du noir et blanc est astucieux, créant une ambiance âpre et brutale à un récit plus classique sur la forme.

Néanmoins, la destiné de Carmine est le symbole parfait d'intention louable débouchant vers des actes abjectes et indéfendables.
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