Betty, le roman de Tiffany McDaniel, récompensé du prix Fnac 2020 et récemment adapté en BD par Jean-Luc Cornette et Amélie Causse, est une oeuvre d’amour et de violence, de mythologie paternelle et de secrets familiaux. Il est aussi le cadeau d’une fille à sa mère, celle que l’on surnommait enfant « Petite Indienne ».


La beauté que l’on cherche en toute chose
Betty est la 6e d’une famille de 8 enfants, né du mariage entre une jeune femme blanche et un indien cherokee. L’union entre ces deux êtres est fondée sur une rencontre improbable dans un cimetière. Elle, assise près de la tombe d’un soldat inconnu, fuit une maison familiale dans laquelle elle subit l’inceste depuis l’enfance. Lui, issu d’un peuple gardien du savoir sur les dieux et la nature, a des allures de phasme mais la langue d’un poète.
De leur rencontre libératrice vont naitre garçons et filles et tous vont s’installer dans une maison abandonnée de l’Ohio dans les années 1960 mais à laquelle ils vont redonner vie. Puisque le couple est mixte, ils vivent en marge de la société, pour le bonheur des enfants qui grandissent avec un père généreux en récits et en savoirs sur la nature et les plantes. Mais de lourds secrets pèsent sur les femmes et les filles de cette famille et la vie à l’école ne sera pas rose pour Betty.
J’ai compris une chose à ce moment-là : non seulement Papa avait besoin que l’on croit à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. Croire aux étoiles pas encore mûres. Croire que les aigles sont capables de faire des choses extraordinaires. En fait, nous nous raccrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.
Ce qui saisit au premier abord de ce roman, c’est ce mélange si particulier entre des moments poétiques et doux entre le père et ses enfants, et notamment sa fille qu’il surnomme « Petite Indienne », mais aussi la violence des propos racistes vécus quotidiennement par les enfants. Et celle des hommes, dont certains de la famille, envers les femmes, sexuellement.
Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. Ces vérités peuvent s’affronter à l’infini. Et qu’est-ce que l’infini sinon un serment confus ?
Betty est aussi une célébration de la sororité et la naissance d’une personnalité forte qui utilise l’écriture pour son pouvoir réparateur.
Le pouvoir de l’imagination
Si le monde autour de Betty est violent et dur, la relation entre la petite, qui deviendra adulte, et son père est lumineuse et emplie d’une magie immémoriale.
Landon Carpenter est un peu guérisseur, un peu chaman, bricoleur et jardinier émérite, grand héritier des savoirs cherokees. Ses histoires apaisent le coeur souvent chagriné de ses enfants, soumis aux agressions verbales racistes et, pour les filles, aux prédations sexuelles des hommes. On ressent continuellement le désir de ce papa de protéger sa famille et de lui offrir, malgré leur pauvreté, des moments de joie et de célébration.
Papa est resté silencieux le temps de se rouler une cigarette et de l’allumer. Puis il m’a parlé de l’époque où Maman s’est rendu compte qu’elle était enceinte de Leland.
– Ta maman m’a trouvé. J’étais perdu, mais elle m’a quand même trouvé. Je n’avais ni but ni nom avant ta maman. Quand j’étais enfant, les gens m’appelaient Tomahawk Tom ou Tepee Jack ou Pow-wow Paul, toutes sortes de noms, sauf le mien. Personne ne m’avait même jamais demandé comment je m’appelais, avant ta maman. Non seulement elle me l’a demandé, mais elle a même ajouté un « monsieur », à la fin. « Quel est votre nom, monsieur ? »
On ne m’avait jamais dit « monsieur » avant cela.
Il a soufflé une longue traînée de fumée.
– Au début de ma vie, je n’étais personne, mais parce que ta maman a fait de moi un père, j’ai une bonne chance de finir mon existence sur cette terre comme quelqu’un qui vaut la peine qu’on se souvienne de lui. Pourquoi diable j’aurais envie de m’enfuir et quitter ça ?
– Tu es quelqu’un qui vaut la peine qu’on se souvienne de lui, Papa.
Au fil des années et des événements parfois tragiques que traverse la famille, Betty va apprendre à porter une voix féminine forte et engagée, contre les discriminations et les violences qu’elle observe sur ses soeurs et que sa mère porte depuis l’enfance.
En cela, Betty est un roman initiatique féministe puissant, qui laisse une empreinte après sa lecture. Il est aussi l’histoire d’un héritage d’écrivaine pour qui le pouvoir des mots est grand.
Pourquoi lire Betty ?
En donnant corps et voix à cette famille dont elle est issue, à ce père inspirant, à cette mère traumatisée et à ces soeurs qui ont tenté de se dresser contre l'adversité, Tiffany McDaniel nous offre un livre rare et intense. Betty est une tragédie autant qu'un message d'espoir, un poème et un chant de révolte. Il est surtout l'affirmation d'un pouvoir : celui de l'écriture.
Magistral !

