1429 – La France est à feu et à sang.
Alors que les anglo-bourguignons semblaient proches de la victoire, une jeune pucelle du nom de Jeanne d’Arc bouscule l’ordre établi, permettant au dauphin de se faire sacrer afin de monter sur le trône sous le nom de Charles VII.
Mais l’esprit revanchard des anglais doit être assouvi et la toute jeune héroïne se retrouve emprisonnée par l’ennemi.
Pierre Cauchon, prévôt de Lille et évêque de Beauvais, y voit une occasion d’entrer dans l’Histoire, en proposant un procès historique devant aboutir à une condamnation en bonne et due forme de la pucelle d’Orléans.
À condition que cette dernière avoue ses fautes !


Dans les coulisses de l’Histoire
Une interprétation historique

Xavier Dorison se montre, depuis quelques projets, de plus en plus attiré par les récits historiques, même si l’Histoire, à l’instar d’Asgard ou de W.E.ST., a souvent servi de base à ses bandes dessinées de genre.
Ainsi, après la période contemporaine avec Les gorilles du président, la Renaissance avec 1629, le voilà qui nous embarque, avec son compère Louis-David Delahaye, au Moyen-Âge, à la fin de la guerre de 100 ans.
À noter que si son co-scénariste est un inconnu dans le 9eme art, il s’est fait un nom dans le domaine des documentaires, notamment au sein d’Arte, avant de s’intéresser à l’écriture, tout d’abord dans l’animation, en se chargeant du reboot d’Astro Boy.
Cauchon ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est en quelque sorte son galop d’essai.
Dans l’ensemble, ce projet transpire d’un travail de recherches minutieux et sérieux, même si , et on y reviendra, certains ajustements ont été apportés pour mieux convenir aux exigences supposées de la bande dessinée.
On appréciera le dossier historique, concluant l’album, rédigé par David Glomot, agrégé et docteur en histoire médiévale.
De quoi attester du sérieux du projet !
Et effectivement, sur le fond comme sur la forme, il serait difficile de prouver le contraire, même si, comme toute adaptation historique, il y a toujours des choix qui peuvent paraître plus oui moins justifiables.
Ainsi, les deux auteurs décident de s’intéresser à une période très particulière de la vie de Jeanne d’Arc : son procès.
Et, plus que Jeanne d’Arc, c’est l’homme qui la tua dont ils nous content le parcours.
À l’instar du Lâche Robert Ford qui assassina Jesse James d’Andrew Dominik, Pierre Cauchon deviendra avec le temps, l’homme qu’on accuse de tous les maux, celui qui condamna au bûcher l’une des plus grandes figures historiques de la France.
Cependant, comme pour le film d’Andrew Dominik, l’oeuvre tente de faire la part des choses entre la réalité historique et la réputation qui découle de cet évènement. D’ailleurs, la scène de la retranscription du procès en pièce de théâtre en est le meilleur exemple, tout en reprenant là aussi, une des idées du Lâche Robert Redford.
Malgré tout, cette « réalité » est sujette, elle aussi, à interprétation.
Xavier Dorison et Louis-David Delahaye ne s’en cachent pas. Ce n’est pas pour rien que le récit nous est raconté selon le point de vue d’un des disciples de Pierre Cauchon, Isembar.
Ainsi, c’est à travers cette vision subjective et légèrement candide, que l’on découvre le portrait de Pierre Cauchon, un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît à première vue.
Sur les premières pages, sa description correspond à celle que l’on se fait d’une église autoritaire, stricte et convaincue de la culpabilité de Jeanne. Son objectif est clair : prouver les mensonges de la pucelle devant le peuple pour désavouer Charles VII.
Ainsi, les auteurs lui enjoignent une soeur, Louise, dont le rôle peut paraître anachronique mais dont l’utilité est avant tout symbolique. Cette dernière représente en réalité sa part sombre, portée par l’ambition.
En effet, ce procès peut lui permettre enfin de devenir Archevêque de Rouen, apportant un prestige hors du commun à toute la famille.
Face à lui, le comte Warnick symbolise l’intolérance et la rage de toute une Angleterre, n’exigeant qu’une seule chose : la mort de Jeanne.
Sa brutalité et certaines de ses actions, d’une violence confondante, en font le grand « vilain » de cette histoire.
C’est un premier écart avec l’Histoire, voire une simplicité qu’on aurait pu nous épargner.
En réalité, ce comte était apparemment un militaire bien plus diplomate que l’image qui nous est dépeinte de lui, tout au long du récit.
On comprend le symbolisme de cette opposition, la justice de Cauchon face à l’autorité et la violence de Warnick. Fallait-il pour autant pousser le curseur vers autant de perversité ?
On le regrette mais parfois trop de symbolisme peut dériver en simplicité.
Au début du récit, le sort de Jeanne lui importe peu. Pourtant, l’évêque reste un homme de justice.
Non seulement, il réussit à l’acheter avant qu’elle ne tombe aux mains de l’inquisition mais en plus, il lui organise un procès en bonne et due forme.
Les auteurs décortiquent toutes les étapes du procès, de la formation du jury, aux enquêtes préliminaires jusqu’aux interrogatoires interminables et incessants des jurys.
La justice était présente mais elle n’était guère partiale. Pour eux, Jeanne était coupable. Ils cherchaient à l’amener à la faute afin de provoquer ses aveux.
Cependant, la fiction se montre plus généreuse que la réalité. Ainsi, par le biais d’Anselme, Xavier Dorison et son comparse offrent une alternative à cette méthodologie implacable. S’il est le seul à défendre la jeune femme, il pose aussi une petite graine dans les réflexions de Pierre Cauchon : le doute.
Ce sentiment est au final ce qui lie la victime à son juge.
L’interprétation du doute

Est-ce que Pierre Cauchon a réellement voulu sauver Jeanne d’Arc ?
La théorie des auteurs se base sur les recherches de plusieurs spécialistes, se posant des questions légitimes sur certaines actions de l’évêque.
De là à être aussi catégorique, il y a un pas mais plusieurs éléments laissent perplexes.
Ainsi, contrairement au récit, Pierre Cauchon n’assistera pas à la sentence finale.
Est-ce pour montrer sa désapprobation ou par simple mépris ? Difficile de juger mais toutes les interprétations sont possibles.
En cela, le dossier final est un atout autant pour parfaire certaines connaissance que pour comprendre ce qui a poussé les auteurs à choisir cette voie.
Même si on sent qu’eux aussi sont au final parti pris.
J’en prends pour exemple la figue même de Jeanne d’Arc.
Cette dernière diffère en réalité assez peu de la figure idéalisée que l’on se fait d’elle.
Ainsi, on découvre une femme dans toute sa splendeur. Loin de se démonter, elle ne courbe jamais l’échine devant les multiples questions et réprimandes du jury. Elle leur répond avec une sincérité teintée parfois d’une pincée de moquerie, presque inconsciente au vu de sa position.
Seule femme au milieu d’une assemblée d’hommes, elle se tient debout, fière de ce qu’elle est et de la mission qu’elle a accomplie. Elle est la messagère des voix. Il n’y a aucun doute à avoir !
Pourtant, c’est cette absolue conviction qui risque de l’amener au bûcher.
Et c’est tout le rôle que va jouer Pierre Cauchon, du moins, selon le point de vue des auteurs.
Ainsi, le parallèle entre les doutes de l’évêque et ceux, à venir de Jeanne, est saisissant. Pour survivre, elle doit douter.
Et pourtant, si l’évêque se montre persuasif, Jeanne d’Arc reste Jeanne d’Arc et ce qui a été vu comme des hésitations, un renoncement puis un retour en arrière sur des aveux, est ici jugé comme un dernier acte de bravoure.
La réalité est souvent moins héroïque …
Un chef d’oeuvre graphique

On peut revenir sur tel ou tel détail de l’intrigue mais une chose est certaine : la prestation graphique de Joël Parnotte est fascinante.
Cauchon ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est sa troisième collaboration avec Xavier Dorison et elle est, à ce jour, une des ses plus grandes réussites.
Le sens du détail, la fidélité de la retranscription historique, la finesse du trait, les ambiances portées par des aquarelles sublimes imprègnent nos rétines d’images d’une beauté rare.
Sans parler de la mise en page qui, si elle reste dans le cadre des codes de la bd francobelge, peut aussi se montrer des plus inventives.
J’avais beaucoup aimé la brutalité de Maître d’armes et si Aristophania s’est avéré plus décevant, c’est pour mieux nous revenir dans une excellente forme.
Et, pour une fois, je dois bien avouer que le choix du format est le parfait écrin pour admirer toute la richesse de cette oeuvre.
Cela n’excuse pas le prix exorbitant, surtout que je reste persuadé qu’un tel projet peut avoir deux versions, une classique plus abordable et une collector.
Et dans un moment où le monde du livre et celui des libraires vivent des heures sombres, il serait temps de montrer un peu le bon exemple, notamment avec de tel projet.
Cependant, restons sur une note positive ! Cauchon ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc est une claque visuelle qui risque de rester longtemps comme un de plus beaux récits historiques de ces dernières années.
En résumé
Cauchon ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc de Xavier Dorison, Louis-David Delahaye et Joël Parnotte retrace le portrait de celui qui condamna la pucelle d'Orléans au bûcher.
Reprenant le principe du film d'Andrew Dominik, Le lâche Robert Ford qui assassina Jesse James, les auteurs tentent de démontrer que l'image de l'évêque, laissé au fil du temps, ne reflète pas sa complexité.
Entre faits historiques et interprétations, on découvre le chambardement d'une justice partiale, persuadée de la culpabilité de Jeanne qui, pourtant, reste le seul rempart face à la brutalité d'un comte anglais revanchard.
Certains choix feront sans doute réagir et, si on peut regretter certaines simplicités et un portrait de Jeanne un peu trop "propret", le projet reste sérieux et ambitieux autant sur le fond que sur la forme.
D'ailleurs, Joël Parnotte nous gratifie d'une prestation graphique tout bonnement exceptionnelle où chaque case est un émerveillement pour la rétine.
Il est malheureusement dommage que la grille tarifaire ne le rende pas forcément abordable pour tous !

