La nuit des treize plumes (Isabelle Pandazopoulos)

A l’origine de La Nuit des treize plumes, il y a le conte Les 12 frères des frères Grimm. Isabelle Pandazopoulos s’empare de ce récit pour explorer et développer les thématiques qui lui sont chères : l’affirmation de soi en tant que femme et la lutte contre le patriarcat, l’amour et la prise en main de son propre destin. Mais surtout, elle donne un nom, Ondine, et une identité forte à l’héroïne qui refuse n’être que la princesse silencieuse et soumise qu’on attend.

une réécriture de conte féministe

Après s’être attachée à nous raconter les mythes antiques au travers des yeux et du coeur des grandes héroïnes telles que Pénélope ou Ariane, Isabelle Pandazopoulos fait une incursion dans les contes de Grimm. Elle choisit un conte célèbre, celui des 12 frères, dans lequel les ainés d’une fratrie doivent fuir le château lors de la naissance de leur petite soeur que leur père a désigné comme seule héritière de son royaume. Douze frères transformés en oiseaux, symbolisés par chaque plume que l’héroïne du roman Ondine reçoit de sa mère à chacun de ses anniversaires.

Si le conte mettait certes en avant la bonté et le courage de la jeune soeur, le personnage féminin n’avait pas de nom et était le faire-valoir de ses frères.

Sous la plume d’Isabelle Pandazopoulos, Ondine découvre avec brutalité la place que son père lui réserve alors qu’elle devient une femme et qu’il veut la marier à un homme qu’elle ne connait pas. Le récit, parfois cruel et triste, devient donc le parcours émancipateur d’une jeune femme qui refuse l’oppression du patriarcat et la violence des injonctions faites aux femmes (physiques et morales).

Pour se libérer des chaines qui l’entravent, Ondine devra trouver sa voie.

Elle y avait pensé maintes fois depuis le jour de la punition. Imaginant la Gardienne jetée dehors, ou punie de la manière dont elle avait puni Vanessa et parfois dans ses rages, elle se voyait elle-même la fouettant jusqu’au sang. Mais ces rêveries ne menaient à rien. Maintes fois, elle avait sondé son âme au plus profond d’elle-même, et avait acquis la certitude, comme une sorte d’instinct de survie, qu’il était préférable de se taire. Feindre d’obéir. Feindre d’être fragile. Feindre de se soumettre. Feindre de ne rien comprendre. Jusqu’au jour où…

Si Ondine subit beaucoup, écrasée sous le poids des secrets que portent sa mère, mais aussi en raison de l’éducation soumise qu’on lui impose, sa quête de liberté trouvera écho auprès d’une autre femme puissante, la magicienne Lavinia, elle-même liée au roi par un lien puissant et victime de violences sexuelles.

Ensemble, alors qu’elles semblent si différentes, elles vont bouleverser ce monde où les femmes n’ont pas de place.

Un récit de luttes

Il n’échappera pas aux lecteurs que le conte de fée prend vite une tournure engagée.

Et l’autrice ne prend pas de pincettes avec son héroïne. Ondine sera déstabilisée, rabaissée, apeurée dans toute la première partie du récit. Même sa mère semble incapable de lui offrir son soutien. Seule sa rencontre avec Zlatko et sa soeur Bouchka semble lui offrir un peu de bonheur.

Mais c’est pour mieux lui permettre de grandir, en force et en courage. Et il lui en faudra pour traverser le froid, la forêt, la cruauté de son père et atteindre la demeure de Lavinia, seule capable de lui donner les clés de son destin.

Ceux qui nous ont violées l’ont fait pour nous humilier, nous asservir, nous aliéner. Mais tu le sais déjà, Lavinia, n’est-ce pas ? Les plus anciennes des prisonnières, celles qui avaient connu d’autres guerres, et leurs mères avant elles, racontent toutes la même histoire. Ces hommes-là ont fait ce que font les hommes par temps de guerre depuis la nuit des temps. Partout c’est la même histoire, le même crime, la même ignominie. Ils se conduisent comme des animaux, pires que des bêtes, ils ne savent que détruire, salir, brûler pour imposer leur loi. Je les méprise autant que je les hais. Et cette haine ne s’éteindra jamais. Je l’entretiens au fond de moi comme un feu. Je ne pardonne rien. Et je rêve de vengeance toutes les nuits. Mais ce qui me hante n’a aucune importance, ma haine est sans objet. Car ils ne peuvent me rendre ce qu’ils m’ont pris. C’est détruit. Irréparable. Une part de moi est morte, Lavinia. Et pourtant. Je veux quand même vivre. Ce que j’ai gardé de vivant qui me vient de ma mère et de mon père, leur joie, leur amour et leur courage, ce qu’ils m’ont transmis, je veux le transmettre à mon tour. Humblement. Mais avec force et constance. Je ne pardonne rien, au contraire, je crache ma joie et mon désir de vivre au visage de mon tortionnaire. C’est ma manière de faire front. Et si je flanche parfois, je ne lâcherai pas…

Isabelle Pandazopoulos prend beaucoup de libertés et de fantaisie avec le conte original et on oublie vite qu’il en était à l’origine. Le personnage de Lavinia en particulier prend forme dans la 2e partie du récit et offre un regard nouveau sur la situation.

La violence des hommes contre les femmes est ici un élément déclencheur d’une sororité brandit haut et fort. Sans oublier l’amour, celui qui respecte et accompagne, symbolisé par Zlatko.

Pourquoi lire La nuit des treize plumes ?

Isabelle Pandazopoulos nous offre un roman qui est bien plus qu'une réécriture de conte. En suivant le parcours d'Ondine de la soumission à la révolte, les lecteurs et lectrices éprouveront avec force la cruauté du monde patriarcal qui ne considère la femme que comme un outil de pouvoir mais aussi la puissance libératrice de l'amour et de la sororité. La Nuit des treize plumes est un voyage parfois rude mais nécessaire à l'épanouissement d'une jeune femme sur laquelle pèse des secrets familiaux et des traditions ancestrales. En quête de vérité et de liberté, Ondine est une héroïne qui se révèle et parlera sans nul doute aux adolescentes de notre époque.
Mots Tordus

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